FRN19972 Vision systémique chap3-22

Tiré ;de Langue française, vision systémique            

Application à; la langue française de la théorie

de M.A.K. Halliday  et de R. Hasan

par Gilles Lemire  

pitre 6


Chapitre 3

Texte et constituants : rangs d'analyse

3. Texte et analyse

L'analyse des textes, peu importe leur longueur, trouve ses fondements dans les perspectives théoriques qui la supportent (Halliday 1961 : 24). Elle a pour objet ce qui peut être dit à propos de la signification que transporte le langage. Firth (1957 : 11) considère la signification comme la résultante des relations situationnelles et textuelles dans le contexte de la situation et celui de la culture : c'est cette sorte de langage qui trouble l'air et les oreilles des autres humains, qui les rend à la fois plus sociables et davantage portés vers la communication linguistique. Avec le temps, les mots ont acquis leur valeur de signes tout en étant en quête de permanence. De cette efficacité des codes oral et écrit ont jailli des fonctions spécialisées, à côté du mot parlé et du mot entendu, il y a le mot écrit et lu, le mot senti par l'aveugle et le mot signé pour les yeux.

L'étude de la production et de la compréhension du discours et celle des contextes de situation et des champs d'expérience portent sur des matériaux qui sont en quelque sorte l'explicitation des composantes de l'objet même de la linguistique. Et pourtant la signification reste au coeur de tous les problèmes à résoudre, car la signification peut être comprise à la condition de traiter le langage comme une habitude corporelle. << La signification d'un mot, c'est son usage. >> (Wittgenstein) C'est donc à partir de faits résultant de l'expérience humaine et de textes les rappelant à la conscience que l'analyse des structures textuelles peut être entreprise au moyen de traits constitués en réseaux de relations. Et ceux-ci servent à expliquer les fondements de leur organisation. Il y a deux ensembles de réseaux de relations, celui des relations internes, qui sont liées au texte lui-même, et celui des relations situationnelles à partir du contexte de la situation et de ce que le texte en révèle.

Dans les réseaux de relations internes, il y a deux sous-ensembles : i) le sous-ensemble des relations qui sont d'ordre syntagmatique associées aux relations situationnelles et ii) le sous-ensemble des relations qui sont d'ordre paradigmatique. Dans le premier, tout s'organise à partir du contexte de la situation et des indices qui laissent des traces dans le texte. Cela comprend les relations entre la place des catégories et leur ordre, et les éléments de la structure compte tenu du rang des unités -- structure grammaticale et structure phonologique. Dans le second ensemble, tout se rapporte aux systèmes et à leurs classes au sein des unités qui sont commutables.

Vient ensuite le deuxième ensemble, celui des réseaux de relations situationnelles qui se subdivisent aussi en deux sous-ensembles. Le sous-ensemble des relations d'ordre contextuel, celles qui sont internes au contexte de situation. Le texte est alors envisagé dans la perspective des constituants non verbaux et des résultats effectifs ou imaginés, et le sous-ensemble des relations d'ordre textuel, celles qui sont analysables à partir des éléments du texte -- les mots et les parties de mot -- et des constituants particuliers de la situation -- les objets, les personnes et les événements -- que le texte révèle.

Signification : un complexe de relations contextuelles et textuelles

Le but principal de l'analyse linguistique est de découper le texte en fragments, porteurs de significations particulières ou de fonctions spécifiques, pour en dresser la série des fonctions constituantes. Chaque fonction est alors définie comme étant l'usage d'une construction ou d'un élément dans ses relations au contexte. La signification est pour ainsi dire considérée comme un complexe de relations contextuelles et textuelles. La phonétique, la grammaire, la lexicographie et la sémantique fournissent ainsi leurs propres composantes qui construisent le discours dans le contexte approprié. En fait, les dimensions théoriques auxquelles on fait appel pour rendre compte des événements langagiers observés, oraux ou écrits, à partir du texte -- matériel codifié -- se traduisent en schémas de catégories interreliées. Il s'agit d'un ensemble de niveaux d'abstraction qui mettent en relation catégories d'analyse et données langagières rendues disponibles grâce aux textes[1].

Cette analyse linguistique des textes repose sur un principe, celui qui postule la conservation des modèles et des systèmes linguistiques au sein desquels se trouvent ordre, structures et fonctions. Les systèmes propres au langage, selon ce principe, conservent leur bon état en étant exploités dans l'activité humaine de la communication, qu'elle soit orale ou écrite. C'est aussi en tant que systèmes en usage dans ces mêmes activités qu'il faut les étudier. Sur ce terrain, surtout, la linguistique se doit d'être systémique car de la saisie de la totalité du texte, résultat du langage en action, l'organisation des structures textuelles laisse découvrir la configuration des significations et les fonctions s'y rattachant. (Firth 1957 : 187).

3.1 Théorie grammaticale, catégories de base et rangs d'analyse

Pour l'élaboration d'une théorie grammaticale dans le but de rendre compte des données langagières observées, quatre catégories de base s'imposent. Au plus haut degré d'abstraction, des modèles grammaticaux émergent par généralisation, ils sont construits en exploitant les concepts d'unité, de structure, de classe et de système. Ces catégories sont interreliées et il n'y a pas de prédominance ou de préséance qui soit attribuable à l'une d'elles. Le langage est une activité modélisée. À un niveau formel, les modèles sont des modèles d'organisation du sens. L'activité langagière se déroule dans le temps : pour la communication orale, l'usager produit une chaîne formée d'ondes sonores; pour l'écriture, il produit des signes graphiques placés dans un espace linéaire. Les suites de signes, sonores ou graphiques, sont observées dans leur progression et ces suites sont des variables qui peuvent être remplacées par la dimension plus abstraite d'ordre. Chaque élément de signification peut devenir un constituant formant l'unité d'analyse selon le rang qui en a du même coup fixé la taille.

3.1.1 Unité

L'unité est la catégorie mise en place pour découper la structure textuelle et attribuer le rang à chacun des paliers qui sont établis en vue de réaliser l'analyse des textes produits en conformité aux modèles grammaticaux. Les unités de la grammaire forment une hiérarchie. Pour formuler des explications à propos d'un texte en respectant la structure hiérarchique des éléments, le besoin d'une échelle conversationnelle se fait sentir très tôt et celle dont la convenance s'impose a trait à la taille de l'unité. Pour aller de la plus grande à la plus petite unité, il faut mettre en place une échelle qui range ces unités, échelon par échelon, de telle sorte que leurs tailles soient identifiées par des rangs de grandeur. En français, l'analyse des textes est fondée sur une hiérarchie qui, selon les usages de la grammaire scolaire classique, tient compte de cinq rangs. L'unité qui a la taille la plus grande est placée en tête de la hiérarchie, c'est la phrase; les autres unités s'inscrivent à la suite, la proposition, le groupe, le mot et le morphème. Ne sont pas considérés comme des rangs dont on tiendra compte dans cette étude, celui du paragraphe et celui du texte pris dans sa totalité; ils sont plus englobants.

3.1.2 Structure

La structure est la deuxième catégorie de base à partir de laquelle les théories grammaticales sont construites. Si l'unité est la catégorie qui porte le modèle observé, celle qui permet d'en décrire la nature et la fonction se nomme la structure. Comme toute activité humaine, les productions langagières se réalisent en progressant comme sur un axe du temps et les modèles s'en dégageant reflètent l'agencement des faits qui s'y succèdent. Cet axe est appelé l'axe syntagmatique et il supporte déjà l'enchaînement des éléments de la structure. En grammaire, la structure est la catégorie mise en place pour rendre explicite la ressemblance entre les faits qui se succèdent sur l'axe du temps opératif. Les relations entre ces faits sont d'ordre syntagmatique et la structure est l'abstraction la plus élevée des modèles de relations syntagmatiques. Tel est le cas de l'échelle orthographique familière à tout scripteur, elle sert de base à la discussion et à l'analyse des structures du langage. Un exemple typique du rôle de la structure en orthographe grammaticale est celui de l'accord du participe passé avec avoir. En grammaire scolaire classique, le recours à la structure de la proposition est essentiel pour qui veut parvenir à enseigner efficacement ce cas particulier. Cela nécessite l'accord du participe passé avec le complément d'objet direct s'il est placé avant le verbe
-- il s'agit de la règle générale. Comme préalable à la démarche, il faut reconnaître les classes de mots selon la nature que sont l'auxiliaire avoir et le participe passé, et la classe de mots selon la fonction appelée complément d'objet direct. Puis il est nécessaire de saisir l'ordre de ces éléments et d'opérer en fonction de la place occupée par le groupe complément d'objet direct.

En donnant chaque fois un ORDRE propre à la structure, qu'elle soit d'abord du rang GROUPE, puis ensuite du rang MOT, le nombre d'éléments changeant avec la finesse de l'analyse, il y a là une première difficulté, l'élément auxiliaire et participe passé sont rattachés au rang MOT, et à la classe NATURE pour participe passé alors que l'élément complément d'objet direct se range sous le rang GROUPE et la classe FONCTION. Il faut donc recourir à deux rangs pour appliquer la règle et aux classes selon la NATURE et la FONCTION. Mais ce n'est pas tout, l'ORDRE et la PLACE demeurent un autre volet du problème de l'application de cette règle. L'ORDRE se refait à chaque structure textuelle et il faut surveiller, entre autres, les changements causés par la pronominalisation lorsqu'elle vient alléger la proposition.

L'ORDRE change de deux manières : en passant du rang GROUPE au rang Mot, les constituants des GROUPES prennent leur place et il y a accroissement du nombre d'éléments -- ORDRES A et B, ORDRES C et D; puis il y a changement d'ORDRE et de PLACE par rapport au GROUPE-CIBLE lorsqu'il y a pronominalisation. C'est dans ce dernier cas seulement que l'ORDRE modifié du GROUPE complément d'objet direct entraîne l'accord du participe passé construit avec l'auxilaire avoir -- a; la condition principale est respectée : le GROUPE complément d'objet direct est placé avant le GROUPE du verbe.

La représentation graphique des éléments de toute structure se réalise de façon linéaire et progressive, la relation d'ordre est essentielle. La suite d'éléments qui en découlent constitue un arrangement ordonné par rapport aux places qu'ils occupent. Ainsi pour analyser une structure, les unités doivent être dans un ordre particulier et elles doivent occuper des places qui se distinguent en raison de l'ordre seulement.

Dans une structure, chaque élément d'une unité donnée, y compris sa place, est défini par référence à l'unité de taille plus petite dont le rang suit immédiatement -- Groupe sujet : Dét., Nom. La place est celle de la fonction exercée par cet élément. De cela découle le fait que la plus petite unité n'a pas de structure.

3.1.3 Classe

Parmi les catégories interreliées dont le but est de développer une théorie grammaticale, la catégorie classe s'impose tout autant que celle d'unité et de structure. Elle présuppose celle de structure et vice versa : une classe est toujours une classe d'une unité donnée. La relation entre classe et structure en est une qui va dans les deux sens; il n'est pas question de chercher à déterminer la relation structure-classe avant de le faire pour la relation classe-structure. Comme la classe est toujours déterminée en référence à la structure de l'unité qui précède immédiatement, la structure l'est en référence à la classe de l'unité qui suit immédiatement. Du point de vue de l'échelle de rangs, l'analyse des classes des unités d'une structure donnée s'effectue en allant vers le haut de l'échelle alors que l'étude de la structure se fait en allant vers le bas. Dans la proposition Le corbeau prit le fromage, la structure est fondée sur la reconnaissance des unités de rang inférieur, sur leur ordre et leur place; ici, il s'agit des GROUPES : le GROUPE ACTEUR -- Le corbeau --, le GROUPE PROCèS -- prit[2] -- et le GROUPE BUT --le fromage.

Les classes de ces GROUPES deviennent les éléments du modèle de la structure qui pourrait être produite dans un autre contexte : Le renard vit le corbeau. Pour reconnaître la structure du modèle de cette nouvelle proposition, il faut lui appliquer chaque classe de GROUPES possibles afin d'en trouver les constituants immédiats. La démarche est circulaire : la structure entraîne la reconnaissance des classes constituantes et la sélection des classes de GROUPE de même que leur ordre et leurs places servent à définir la structure.

 

3.1.4 Système

Au moyen des catégories précédentes, il est possible d'analyser un texte et de prendre en compte trois aspects de la modélisation au plan formel : les paliers variables qui supportent les modèles -- unité --, la répétition ordonnée des faits semblables qui constituent les modèles -- structure -- et les groupes de faits semblables selon leurs occurrences dans les modèles -- classes. Une catégorie particulière doit avoir pour fonction de rendre compte qu'il s'agit de l'occurrence d'un fait plus que de celle d'un autre parmi un ensemble de faits semblables. Ce rôle est dévolu à la catégorie système qui occupe la place principale dans le développement de la théorie grammaticale. Celle-ci se construit par la mise en place de réseaux de systèmes, c'est de la formalisation des modèles de nature paradigmatique dont il s'agit. Toute unité observée dans son environnement textuel, c'est-à-dire au sein de l'organisation syntagmatique de sa structure, a fait l'objet d'un choix à partir du réseau découlant de l'environnement paradigmatique de chacun de ses traits; cela permet d'en faire ressortir à la fois la nature contrastante et les possibilités de combinaison.

3.2 Rangs et constituants du texte

Le texte écrit en français laisse facilement voir qu'il est fabriqué d'unités de différentes grandeurs selon le point de vue à partir duquel on les observe. La manière habituelle de constater l'existence de ces unités de la phrase simple ou de la proposition repose sur la capacité de segmenter ces unités par rangs de grandeur. Tous les usagers de l'écriture reconnaissent la phrase, première unité, parce que le point marque sa fin et la sépare de sa voisine et qu'elle commence par une lettre majuscule. Le mot, deuxième unité, arrête ensuite l'oeil de l'observateur car une espace vide le sépare du suivant, sur la feuille de papier blanc, cette espace est blanche -- c'est pourquoi plusieurs ont pris l'habitude de dire que deux mots sont séparés par un blanc[3]. La troisième unité que tous les scripteurs reconnaissent sert à former les mots, c'est la lettre. Le court passage qui suit met en évidence, à l'aide d'un schéma hiérarchique, le fait que le texte cité est constitué de phrases qui sont constituées de mots dont les parties sont, entre autres, les lettres.

Il est possible de faire ce genre de schéma parce que chaque unité commence là où l'autre finit. Un mot ne recouvre jamais l'espace du mot suivant. Les espaces qui les séparent sont plus larges que celles qui séparent les lettres et il y a un point entre les phrases. Ces espaces et ce point ne sont pas les éléments d'information de base de l'écriture; ils sont cependant les signaux qui montrent comment l'écriture est organisée. Ce sont en fait les signaux de la structure.

Ces relations entre le tout et ses parties dévoilent la façon dont s'arrangent les unités du texte écrit, elles réfèrent directement aux constituants du texte. Des étages servent à illustrer le passage d'un rang à l'autre. Si l'on créait le mot constituance, il exprimerait bien le résultat de l'action ou l'action elle-même de constituer le texte à partir de ses constituants. On peut dire que toute unité est constituée d'un ou de plusieurs éléments de l'unité plus petite qui suit immédiatement. Les unités du texte transcrit de l'oral en exploitant l'A.P.I.(Alphabet Phonétique International) emprunteraient un semblable schéma pour montrer la configuration de ses constituants, mais les signaux de la structure seraient d'un autre ordre. La chaîne de phonèmes, le rythme, l'intonation et la mélodie[4] favoriseraient la découverte d'autres types d'unités.

La notion de constituance en est une qui s'impose quand s'amorce l'étude des théories grammaticales. Elle touche les constituants, compte tenu de leur rang, et les systèmes qui les englobent. Les constituants servent à la démonstration du fait que tout est organisé en classes et en sous-classes et ils exerçent leurs fonctions spécifiques en rapport avec la signification.

3.2.1 Constituance grammaticale

Les constituants du texte écrit, qui ont été présentés ci-dessus, sont décrits en termes de phrase, de mot et de lettre. Quand il s'agit de faire le même travail par rapport à l'analyse de la structure grammaticale du texte, il faut considérer les éléments non plus comme des expressions, mais plutôt comme des formes. En d'autres mots, il n'est plus question de faire l'analyse de la structure sonore ou écrite, mais il importe maintenant de s'attacher au mot à mot[5]. Cela comprend aussi bien la manière de fabriquer le mot à partir d'unités plus petites que celle de considérer des unités plus grandes en tant qu'elles sont constituées de mots, de groupes de mots ou de propositions.

Observé en tant que structure grammaticale, le texte contient des constituants qui sont construits à partir des unités porteuses du plus petit morceau de signification pour aller vers la proposition, l'unité servant de référence à l'idée transmise par la phrase. Ainsi en prenant fleurs, faner et fragiles, on segmente le mot fleurs en fleur + s, faner en fan + er et fragiles en fragil + e + s. Quand le lecteur et l'auditeur sont en présence de ces mots, ils perçoivent globalement la signification de chacun d'eux sans procéder à cette segmentation qui livre la connaissance de celui qui possède la compétence d'écrire correctement le français. L'écriture ne dévoile pas cette configuration de petits morceaux qui découvre comment un mot est construit en combinant de petites pièces. Celles-ci sont appelées morphèmes par plusieurs linguistes. Plusieurs mots en français sont formés d'un morphème, d'autres de deux, trois et même plus. L'illustration qui suit schématise cette segmentation des mots en morphèmes comme le schéma précédent l'a fait pour l'écriture de propositions.

Les morphèmes de la première colonne sont les morphèmes porteurs du sens des mots, ceux de la deuxième sont des morphèmes qui apportent des renseignements en rapport avec des systèmes touchant la construction des mots, soit pour leur donner une catégorie ou pour leur faire porter une marque du nombre, de la personne, du temps et du mode, selon les cas. Pour souligner le rôle des éléments de ce rang d'analyse, rappelons que les morphèmes sont considérés dans leurs rapports entre eux et dans les rapports qu'ils établissent entre les mots porteurs du même trait. Ainsi certaines fleurs sauvages forment un groupe de trois mots dont chacun possède la marque du pluriel ou le trait indiquant la classe du système du nombre qui leur convient. Ces mots porteurs du même morphème du nombre forment un groupe dont un mot de tête ressort, c'est fleur, cet élément domine les deux autres : certaines et sauvages. Mis en schéma, les constituants du mot prennent du relief; c'est une

À ce rang d'analyse, celui des morphèmes, il y a aussi un de ces constituants du mot qui joue le rôle d'élément dominant. On pourrait le nommer le morphème de tête (voir le schéma 4.1a), c'est le morphème porteur de la signification au plan lexical. Les autres morphèmes, dominés, apportent des compléments d'information. Et il y a, par exemple, les traits qui ajoutent des portions de sens aux mots, les préfixes, et ceux qui indiquent la classe grammaticale -- catégorie grammaticale. Avec fleur, le dérivé refleurir peut être formé; le préfixe re est facilement détachable et il ajoute le sens de une autre fois. Le suffixe --ir s'ajoute à fin du mot et c'est le trait qui caractérise le classe grammaticale du verbe alors que le --i de fleuri apporte comme information qu'il s'agit de la classe adjectif. Les morphèmes qui attribuent la classe de mots ou encore la classe du nombre, ou encore la classe du groupe du verbe prennent parfois l'étiquette de morphème[6] grammatical. La combinaison des deux catégories de morphèmes permet de prendre en charge tous les traits constitutifs du mot. À ce rang comme aux autres, il est important de tenir compte du lexique et de la grammaire pour faire ressortir l'organisation du texte dans sa totalité. C'est ce qui a conduit les systémistes à proposer l'emploi du terme lexico-grammaire.

Si les mots formaient des unités de taille plus grande, il se pourrait qu'en certains cas un mot ne soit pas perçu comme complètement séparé d'un autre. Il serait ou presque confondu au mot qui le précède ou à celui qui le suit. Plusieurs mots mis dans la même unité forment un groupe, la structure ainsi décrite contient alors trois rangs d'analyse dont les traits se combineront pour fabriquer le texte.

Les trois mots qui forment le groupe sont constitués de morphèmes. D'où les trois rangs, et ce, pour procéder à une analyse de plus en plus fine : le groupe peut être considéré dans sa totalité et il exerce une fonction lorsqu'il est intégré à une structure de rang supérieur : il devient alors un trait servant à caractériser l'unité de rang supérieur -- qui est la proposition.

Dans l'orientation de l'approche systémique et fonctionnelle, un principe général du langage stipule que l'unité de plus grande taille contribue le plus directement à la réalisation des modèles de plus haut niveau. Cela semble une évidence, mais il est étonnant de constater que, dans la pratique de l'analyse textuelle, les façons de faire pour tenir compte des unités de niveau inférieur -- morphème, mot et groupe -- compte le plus grand nombre de moyens. Quant à la proposition, à la phrase et au paragraphe, les considérations théoriques sont plus réduites ou souvent même presque inexistantes.

 

 

3.2.2 Constituants immédiats et schématisation

Dès qu'il devient nécessaire de tenir compte des mises en mots qui comprennent des structures complexes, le problème de la schématisation se lève. Les exemples qui suivent illustrent la variété des manières de faire; celles-ci sont justifiées par le but poursuivi par l'analyseur de texte.

Pour schématiser le groupe les fleurs de ce marécage, trois schémas peuvent être construits (Figures 3.2.2a, 3.2.2b, 3.2.2c)

Comme dans le schéma 3.2.2a, les cinq mots du groupe peuvent être alignés dès le premier palier, c'est la manière de mettre en lumière la structure du rang Groupe dans son rapport à celle du rang Mot; mais il y a d'autres façons particulières de voir la structure; elles sont mises en évidence dans les figures 3.2.2b et 3.2.2c. Ainsi les relations entre les éléments de la structure sont rendues visibles avec plus ou moins de détails. Ces trois schémas mettent en lumière deux principes contrastants, le premier conduit à placer des branches partout où c'est possible; le deuxième pousse à mettre des noeuds et des branches là où il est possible de le justifier. Cette façon de concevoir la schématisation fait ressortir l'organisation maximale ou minimale de l'unité de la structure analysée. Schématisation maximale veut dire que le nombre maximal de noeuds est visé comme 3.2.2c l'illustre. En respectant le principe que les linguistes appellent principe des constituants immédiats, la manière de procéder pousse à ne retenir, à la fois, que deux éléments par palier. La logique qui supporte cette orientation met de l'avant l'idée qu'il y a toujours un ordre compte tenu duquel les éléments d'une structure sont combinés. Là où cet esprit de tout détailler domine, il y rejet du schéma 3.2.2a car il ne dégage pas cet ordre.

Cependant dans un autre esprit, les constituants peuvent être analysés en tenant compte de leur rang; la schématisation est alors minimale et elle comprend un nombre de paliers qui est équivalent au nombre de rangs que l'unité analysée comporte dans sa structure. L'analyseur peut s'y prendre de plusieurs façons selon les rangs et les unités qu'il veut expliciter. Le schéma peut contenir tous les rangs de la proposition au morphème (3.2.2d).


Les morphèmes ne présentent un intérêt particulier en classe que lorsqu'il s'agit de porter attention à la cohésion du texte, les accords deviennent alors un aspect utile à considérer. Il arrive aussi que le fragment du texte à analyser contienne des phrases ayant plus d'une proposition[7]; la pratique courante veut que l'on ajoute un rang pour nommer la totalité de la structure à analyser et, à cet effet, le terme phrase complexe a été mis en marché (3.2.2e).


Il est rare que tous les rangs, tous à la fois, soient objets d'étude. La description portera plutôt sur quelques rangs : ainsi la schématisation 3.2.2e visualise les relations liant complexes de propositions, propositions et groupes.

Lorsqu'il faut expliquer la constitution d'une unité en se basant sur l'échelle de rang, pour des raisons de commodité, le schéma qui est le plus exploité est celui qui pose le nom de l'unité de la structure observée, il est placé sur le palier supérieur. Dans une échelle de rangs, les unités du rang qui suit immédiatement l'unité observée servent à en décrire la composition. Comme les termes l'expriment, c'est ce qui se produit dans l'étude des constituants immédiats selon le rang. Ainsi, la proposition est une unité qui est décrite par les groupes qui la forment(3.2.2g).


Les explications qui précèdent démontrent brièvement que le concept de constituance peut servir dans des perspectives théoriques variées; il supporte un outil exploité à des fins diverses. Si une analyse minutieuse est requise, la schématisation maximale est privilégiée, car elle découvre la moindre articulation des relations entre les termes d'un texte; elle confine à l'analyse binaire. Chaque palier rend compte de la relation qui lie deux éléments; c'est la formulation de l'ordre de composition de toutes les parties constitutives d'un texte. Mais si, pour des motifs précis, la schématisation minimale est voulue parce qu'elle limite la finesse de l'analyse et donne une dimension globale au schéma, elle joue un rôle de complémentarité à ce qu'apporte l'approche fonctionnelle au plan de l'interprétation du texte.

La grammaire fonctionnelle nécessite ce recours à la structure des constituants à un niveau qui, en gros, peut se situer dans le voisinage des théories linguistiques populaires ou encore de la grammaire scolaire classique. Dans la vie de tous les jours, les usagers du langage emploient des termes pour parler de leur écriture, ils font allusion aux phrases, aux mots et aux lettres, et à d'autres dimensions de leur texte. Phrase et mot sont des termes employés dans les grammaires, ils font tout autant référence à des unités de forme linguistique qu'à des figures tracées sur le papier. Ces unités le sont, et pour la mise en mots, et pour le texte écrit. À ces termes s'ajoutent ceux de proposition, de groupe et de morphème. C'est ainsi qu'il devient possible de donner une idée de l'image que l'on se fait des structures de la grammaire scolaire. Le langage est constitué de phrases dont certaines contiennent plusieurs propositions, et les propositions sont fabriquées de mots qui peuvent être, en la plupart des cas, mis en groupes. Pourquoi faudrait-il rejeter ces usages? Il suffit d'enrichir cette conception et de bâtir la théorie en se servant de ce point de départ.

C'est dans ce cadre qu'il convient d'envisager la schématisation minimale, tout en ne manquant pas de rendre plus consistant et plus signifiant les usages qu'on en fait. Il y a plusieurs façons de renforcer cette conception de la grammaire. Tout d'abord on se doit d'adopter comme principale stratégie un cadre théorique qui établit comme essentiel la mise en place de paliers qui vont servir de point de départ pour toute démarche d'observation; ces paliers sont ceux de la phrase, de la proposition, du groupe, du mot et du morphème. Voilà définis les paliers de l'échelle de rangs sur laquelle l'analyse de type schématisation minimale des constituants va être effectuée : chaque noeud du schéma est en correspondance avec une des unités de l'échelle de rangs. C'est la façon d'expliquer le pourquoi de ces références constantes à l'analyse des constituants selon le rang. La fonction qu'exerce chacune des parties de la construction doit être identifiée et il faut expliquer comment cette fonction se situe par rapport à la structure envisagée dans sa totalité.

Il est donc nécessaire de donner un nom aux éléments dont les usagers du langage se servent pour spécifier ce qu'ils sont par rapport à un tout évidemment plus grand que sa partie. En principe, chaque unité linguistique peut être nommée de deux façons, d'abord en lui donnant une classe selon la nature, puis une classe selon la fonction. Les constituants de la structure grammaticale du texte sont donc, chacun et chaque fois, identifiables par leur nature et par leur fonction.



Exercices du chapitre 3

Section 3.1.1

Pour en arriver à faire l'analyse des textes à partir d'une base grâce à laquelle il sera possible de converser, les systémistes ont proposé une échelle de rangs. Chaque unité permet d'entreprendre l'analyse de tout texte et de fixer au départ la taille de l'élément qui va servir de référence pour la segmentation du texte.

À partir du texte proposé, reproduisez à votre façon l'échelle de rangs en puisant les exemples dans le texte que vous avez segmenté.

Texte à segmenter : Le renardeau demanda au corbeau de chanter parce qu'il voulait prendre le fromage.



Section 3.1.2

Vous lisez chaque phrase qui suit et vous faites la discussion vous permettant, à partir de l'échelle de rangs, de l'ordre et de la place des groupes, d'expliquer comment faire le raisonnement qui entraîne l'accord ou non du participe passé avec avoir. Reconstruisez pour chaque cas la figure 3.1.2c en ne prenant que la portion de la phrase qui est soulignée.

Phrase 1 : Les enfants que j'ai rencontrés ont chanté cette berceuse.

Phrase 2 : J'ai rencontré ces enfants sur le bord de l'eau.

Phrases 3 et 4 : La fille avait raconté des histoires merveilleuses.

Elle les avait répétées tous les soirs.



Section 3.2.3

La relation entre classe et structure va dans les deux sens; il n'est pas question de chercher à déterminer la relation classe-structure avant de le faire pour la relation structure-classe.

À l'aide de la figure 3.1.3b et d'un exemple que vous avez choisi, expliquez comment l'analyse des groupes s'effectue en allant vers le haut et celle des structures en allant vers le bas. Exploitez la figure 3.1.3b avec votre exemple pour étayer vos explications.



Section 3.2.2

En prenant comme point de départ un schéma qui illustre la schématisation maximale et un autre qui illustre la schématisation minimale, particulièrement un des schémas des constituants selon le rang, proposez des exemples qui vous apportent le support dont vous avez besoin pour venir étayer vos explications.



Lectures complémentaires

Phrase et constituants

CHOMSKY, N. La nature formelle du langage, Traduction de E. Delannoë et D. Sperber, Paris, Éditions du Seuil, 1969, p. 155-176.

GENEVAY, E. Ouvrir la grammaire, Lausanne, L.E.P., 1994, p. 119-152.

GENOUVRIER, E. PEYTARD, J. Linguistique et enseignement du français, Paris, Larousse, 1970, p. 114-143.

RUWET, N. Introduction à la grammaire générative, Paris, Plon, 1968, p. 105-140.

Références

FIRTH, J.R. << A Synopsis of Linguistic Theory >> in Studies in Linguistic Analysis, Oxford, Blackwell, 1962, p. 1-32.

HALLIDAY, M.A.K. Categories of the Theory of Grammar : Word, vol 17 ndeg. 1, 1961, p. 231-274.

HALLIDAY, M.A.K. An Introduction to Functional Grammar, London, Edward Arnold, 1985.

HALLIDAY, M.A.K.& HASAN, R. Language, context and text : aspects of language in a socio-semiotic perspective, Oxford, Oxford University Press, 1989.