Tiré ;de Langue française, vision systémique            

Application à; la langue française de la théorie

de M.A.K. Halliday  et de R. Hasan

par Gilles Lemire  

pitre 6


Chapitre 1

Fonctions du langage

1. Des fondements aux fonctions du langage

Les fonctions du langage ont été l'objet de considérations nombreuses de la part des théoriciens. Il est utile de proposer des pistes qui jettent de la lumière sur les positions théoriques diverses adoptées en fonction de l'observation des rôles particuliers attribués au langage. Les réflexions qui suivent éclairent de façon comparative et synthétique cette diversité des usages tout en apportant une contribution importante au plan épistémologique. Dans l'activité humaine de communication, le langage occupe la place centrale, toute fonction qui lui est attribuée rejoint ses fondements mêmes.

1.1 Fonctions et cadres conceptuels

Théories des fonctions langagières

Au début de ce chapitre, un bref regard sur certaines théories des fonctions langagières sert à établir des rapports entre elles. Entre autres, Malinowski, Bühler, Jakobson et Britton, de même que Morris ont voulu poser leur cadre conceptuel à partir de termes qui ne sont pas à proprement parler du domaine de la linguistique pour établir une grille pouvant servir à l'analyse des diverses façons dont les humains font usage du langage. Puis la deuxième partie de ce chapitre est consacrée à la présentation du modèle systémique qui va devenir l'occasion de faire un pas de plus dans la compréhension des fonctions du langage; car toute variation fonctionnelle, n'étant pas considérée comme une simple variation dans l'usage du langage, est plutôt perçue comme ce qui sert à construire le langage. Il s'agit de ses véritables fondements, de son organisation même, et particulièrement de l'organisation de son système sémantique et de son évolution.

1.1.1 Fonctions du langage et anthropologie

De la même façon que le contexte précède le texte dans la pratique discursive, c'est à partir des fonctions attribuées au contexte que l'environnement du texte -- le contexte de la situation -- demeure nécessaire à la saisie correcte de la signification. Lors de son séjour avec les indigènes peuplant les îles du Pacifique appelées Trobriand, Malinowski se mit à vivre à leur façon et chercha à parler leur langage tout au long de son séjour. Ce travail sur le terrain lui permit de faire usage d'un langage en action. Il était impossible de comprendre ce qui se disait à moins que ce ne fût pour verbaliser ce qui était en train de se faire. Malinowski enregistrait sur bande magnétique ses commentaires afin de se rappeler l'environnement spécifique au sein duquel le texte en langue kiriwinienne avait été produit.

Ces indications sur la situation, elles étaient appelées le contexte, le avec-le-texte. À cette fin, l'anthropologue fit usage de l'expression << contexte de la situation >>. Il attribua au rôle du langage servant à décrire ces actions de la vie quotidienne le nom de << fonction pragmatique >> et il lui affecta des fonctions secondaires en distinguant ce qui relève de la narration et de l'action.

D'autre part, les Trobriandiens faisaient souvent appel à des informations rattachées à certaines dimensions de leurs fonds culturels; la signification était alors liée à cet héritage du point de vue de leurs coutumes ou de leurs rites. Pour nommer ce rôle du langage découlant de ce qu'il appelait le contexte de la culture, il trouva commode de faire appel à la fonction dite magique.

1.1.2 Fonctions du langage : psychologie, linguistique
et éducation

Du point de vue de la psychologie, le langage joue des rôles qui sont davantage rattachés à la personne et à son accomplissement qu'à la société et à sa culture. Dans cette optique, Bühler lui a attribué les trois fonctions suivantes : la fonction expressive ou émotive, la fonction conative et la fonction représentative.

Inspiré du cadre théorique proposé par Platon, cet ancrage du langage dans ses rapports à la première, deuxième ou troisième personne oriente les usagers dans le sens des émotions de celui qui prend en charge l'énonciation, ou encore dans le rapport à l'interlocuteur, ou encore dans le champ propre au message, c'est-à-dire à ce que l'on veut communiquer. Jakobson a repris ce modèle en lui ajoutant la fonction phatique qui cherche à maintenir le contact linguistique, la fonction métalinguistique qui développe le discours sur le discours, et la fonction poétique qui porte sur la structure du message.

Dans le domaine de l'éducation, nous retenons le classement de Britton qui a adapté celui de Bühler en l'arrangeant à sa manière. Il a proposé trois classes de fonctions dites transactionnelle, expressive et poétique, et cela dans le but de développer chez les enfants les compétences particulières en expression écrite. Il a même proposé un ordre d'exploitation psychopédagogique et didactique pour ces fonctions en faisant appel d'abord à la fonction qui s'exerce dans un contexte expressif. Puis viennent, selon Britton, les fonctions qui projettent vers le dehors de la personne, les fonctions transactionnelles : en premier lieu, l'accent est mis sur le rôle des interlocuteurs; la fonction poétique suit, elle place le scripteur dans la position de l'observateur. Les programmes d'études du français, langue maternelle, en vigueur dans les écoles québécoises, ont emprunté la typologie des discours élaborée par Britton.

Un autre classement intéressant à présenter est celui de Morris qui a cherché comme support à ses distinctions logiques l'activité langagière de l'homme pris en tant qu'espèce du genre animal.

Il a distingué le parler pour informer du parler expressif. Le premier est de type coopératif au plan des échanges de renseignements. Le second sert à exprimer les émotions; cet ordre est semblable à celui de Bühler. Il a ensuite mentionné le parler de type exploratoire qui favorise les usages esthétiques et ludiques du langage. Puis, Morris passe au parler de type valet; il s'agit de la manière polie de rappeler sa présence. De la même façon, Malinowski avait fait allusion à cette communion phatique, quarante ans plus tôt; elle est aussi intégrée à la taxonomie que Jakobson fait connaître au début des années 60. C'est cette manière civilisée de dire aux gens qu'on rencontre : << Il fait beau ! Ça va bien ! >>


1.1.3 Regard comparatif

La comparaison entre ces diverses classifications est rendue davantage explicite grâce à la présentation du tableau confrontant les modèles esquissés ci-dessus. La mise en évidence des différences par l'ajout de bandes ombrées fait ressortir ce qui distingue les théoriciens en rapport avec chaque dimension omise.

La visualisation des perspectives taxonomiques montre clairement que la fonction magique du langage n'a pas été incluse dans trois des quatre modèles décrits. Pour Malinowski, cette fonction s'est imposée en raison de l'importance et du rôle que les rites et les gestes religieux avaient chez le peuple primitif au sein duquel il vivait. Pour les autres théoriciens, n'y a-t-il pas là un effet propre à nos civilisations occidentales et chrétiennes qui rendaient difficile l'étude, par les profanes, des valeurs sacrées? D'autre part, l'anthropologue ne fait pas allusion à la fonction expressive, il l'occulte probablement dans la fonction pragmatique de type narration en raison, entre autres, de la finesse d'analyse qu'impose l'étude des sentiments. L'autre observation qui s'impose porte sur l'absence de la sous-classe de la fonction conative qui a trait au besoin de s'affirmer ou de dominer ses semblables par le discours; Morris n'a pas fait non plus allusion à ce caractère propre à l'espèce animale. Cette domination peut évidemment se manifester dans des actions qui trouvent leurs assises dans des activités autres que le langage.

1.2 Perspectives systémiques

Afin de présenter, par rapport aux fonctions du langage, des aspects envisagés selon les orientations du courant systémique, le modèle fonctionnel qui suit dégage ses principes des fondements mêmes du langage pour qu'en ressorte son organisation, et plus particulièrement l'organisation de son système sémantique. Les fonctions du langage forment ce qui peut être appelé la configuration des significations : si la centration est faite sur la signification expérientielle, c'est de la fonction expérientielle dont il s'agit, alors que l'analyse des plans interpersonnel et textuel renseigne elle aussi sur des fonctions de même nom : les fonctions interpersonnelle et textuelle. Tout texte ou fragment de texte peut servir à illustrer ces fondements du langage. Des commentaires à propos de deux lignes d'un poème du XVIIe siècle (Halliday 1989 : 18) accompagnent ci-dessous la définition de ces fonctions.

1.2.1 La fonction expérientielle

La fonction expérientielle est le rôle de l'activité langagière qui rend possible la construction des images mentales et la transposition de la réalité en idées. C'est la façon de développer du sens à partir de ses expériences, à partir de ce qui se passe autour de soi et en soi. Le texte est construit de structures dont l'unité qui a pour rôle de supporter les représentations langagières de l'expérience est la proposition. Celle-ci est l'unité grammaticale la plus signifiante (Halliday 1985 : 101), elle fonctionne avec la représentation du PROCèS qui est l'expression d'un événement, d'une action, d'un état ou d'un phénomène du monde réel. Au plan de la signification de la nature expérientielle -- de l'expérience vécue --, chaque proposition contient un procès, un ou plusieurs participants et des circonstances qui servent d'adjoints, ces derniers complètent le sens qui s'ajoute aux éléments principaux de la structure textuelle. À partir de ces quelques lignes tirées d'un poème, voici une démarche qui permet de reconstruire la structure expérientielle du texte (Halliday 1989 : 18).

Ou laisse un baiser au fond de la coupe,
et je ne demanderai plus de vin

Le schéma sémantique, qui sert à la représentation du procès et de ce qui l'environne, est potentiellement constitué de trois composantes : i) le procès lui-même; ii) les participants au procès que l'on nomme l'acteur -- c'est souvent le sujet du verbe -- et le but -- les compléments; iii) les circonstances associées au procès qu'on appelle aussi les adjoints.

Pour construire la structure expérientielle de la première proposition énoncée à la ligne du texte figurant ci-dessus, autant de cases qu'il y a de groupes la constituant sont requises, soit cinq cases.

La première case comprend une marque de coordination : la conjonction Ou. Le verbe, qui occupe la troisième case, est au mode impératif; ceci entraîne le fait que le sujet n'est pas exprimé de façon explicite, mais il est connu en raison de la forme prise par laisse : la deuxième case est laissée vide, elle lui est réservée. Le procès, laisse, est une action et les participants sont l'acteur et l'objet : l'acteur Tu, qui n'est pas exprimé, et l'objet, un baiser -- quatrième case qui représente le but. Et dans la dernière case, la cinquième, une circonstance figure, elle apporte une précision à propos de l'endroit. Toutes ces composantes fournissent le cadre de référence qui permet d'interpréter l'expérience proposée par le texte. Le langage sert à représenter les objets et les pensées abstraites, il fait référence aussi bien au monde extérieur qu'au monde intérieur. Chaque expérience langagière peut être figurée dans une configuration de nature semblable à celle qui est produite dans la figure 1.2.1a.


1.2.2 La fonction interpersonnelle

La fonction interpersonnelle apporte d'autres renseignements véhiculés par le texte. Elle situe les observations au plan des interactions de nature sociale.

Les deux propositions du texte poétique cité plus haut contiennent des signaux de deux types. D'abord, il s'agit d'un ordre dont les indices sont repérables dans la première de ces propositions : les marques du verbe suggèrent le type d'ordre particulier qui s'appelle la demande, tandis que la deuxième proposition véhicule le sens général de l'offre. Plus précisément, il s'agit d'une sorte de promesse. La participation du locuteur et de l'auditeur se trouve même incrustée dans l'énonciation par la présence du Je et la suggestion de Tu qui est inscrit de façon implicite dans la forme impérative du verbe. La signification du langage par sa fonction interpersonnelle devient donc celle du langage en action alors que la fonction expérientielle le présente comme réflexion. Sous l'angle de la grammaire, l'ensemble d'éléments qu'il faut reconnaître sont analysables en tant que participants au procès.



1.2.3 La fonction textuelle

La signification du texte lui-même, compte tenu de ses caractéristiques particulières, constitue une autre fonction essentielle du langage. La texture de la ligne du poème que nous analysons témoigne d'un équilibre entre le sens et la grammaire, d'un arrangement particulier de la structure thématique, du rythme par rapport à l'information
-- après la traduction, ce texte poétique en vers ne contient plus le rythme et la mélodie insufflés par le poète.

La composition balancée de la ligne contenant deux propositions suggère un parallélisme au plan de l'organisation de la pensée : il y a la demande et puis vient la promesse; et cela est renforcé au plan de la signification logique par une marque de coordination liant les deux propositions -- il s'agit d'un autre apport de signification venant de la fonction logique qui est aussi considérée comme une des principales fonctions du langage. Par similarité, le balancement reflète l'organisation de la construction de la ligne précédente que voici :

Ne me bois qu'avec tes yeux
Et je m'engagerai avec les miens.

Dans les deux cas, il s'agit de couples d'actes d'énonciation qui coordonnent également leur sens; demande et offre qui pourraient tout aussi bien être subordonnées que coordonnées, car il est possible de les insérer dans la structure hypotactique << si ... alors >>. Cet autre aspect de l'organisation du système sémantique portant sur la signification logique des propositions est pris en charge par la fonction logique; elle rend compte de l'expression des relations logiques fondamentales. En grammaire, il s'agit des différentes formes de parataxe -- coordination -- et d'hypotaxe -- subordination.

En donnant les explications fournies par chacune des fonctions, l'interprétation de cette ligne du poème a conduit vers la saisie de la signification de ce que le poète a voulu dire. Le texte a la signification expérientielle suivante : vos baisers sont plus désirables que le vin; à ceci s'ajoute ce qu'apporte la fonction interpersonnelle : j'apprécie davantage vos baisers que le vin. En réinterprétant de la sorte cette proposition et en lui associant celle qui précède, c'est une métaphore qui est énoncée à la manière d'une déclaration d'amour.

Cette manière d'observer chaque phrase d'un texte rejoint la nature même de l'approche fonctionnelle. Il est convenable de dire qu'une phrase dans un texte est multifonctionnelle (Halliday 1989 : 23). Cependant la signification qui est portée par chacune des fonctions ne peut pas être attachée à un segment auquel on n'attribue qu'une fonction. Les significations associées aux fonctions sont tissées tout ensemble comme le sont les fibres d'un tissu. Il faut considérer la texture dans sa totalité à partir d'angles différents. Ce sont toutes ces perspectives qui vont contribuer à la saisie de l'interprétation totale.



Exercices du chapitre 1

Section 1.1.1

Malinowski aurait décrit la situation suivante : -- contexte de la situation --... l'eau chauffe, des carottes sont mises dans la marmite. 1) Une fois, quelqu'un a dit : << Je vais manger des carottes. >>; et cela en pointant le doigt vers lui et en faisant un autre geste, celui de porter des aliments à sa bouche. 2) Une autre fois, quelqu'un dit : << Les carottes cuisent. >>; et cela en pointant le doigt vers les carottes et en faisant des gestes circulaires qu'il oriente vers la marmite. 3) En temps de sécheresse, un groupe de personnes pointent leurs mains vers le ciel, elles les redescendent vers la terre en pianotant de tous leurs doigts et en disant : << Esprits d'en haut, faites tomber l'eau du ciel... >> Faites la liste des expressions qui se rattachent au contexte de la situation -- fonction pragmatique -- et celles qui proviennent du contexte de la culture -- fonction magique.

Imaginez deux contextes : l'un décrivant une action rattachée à la fonction pragmatique et l'autre à la fonction magique. Associez une phrase pouvant convenir à chacun des contextes que vous avez proposés.

Sections 1.1.2 et 1.1.3

Vous lisez chaque fragment de texte qui figure ci-dessous et vous décrivez à votre façon le contexte de la situation ou le contexte de la culture. Puis vous expliquez pourquoi vous rattacheriez chaque fragment à l'une ou l'autre des fonctions des cadres théoriques réunis dans le tableau 1.1.3a.

Fragment 1 : Je me sens très heureux d'être en ta compagnie.

Fragment 2 : Je te donne pour nom Océanos.

Fragment 3 : Que la bénédiction du Seigneur repose sur vous tous !

Fragment 4 : Va chez le voisin et reviens avec Magali.

Fragment 5 : Magali est un nom propre.

Section 1.2.1

En observant le fragment de poème (Gilles Vigneault. Quand les bateaux s'en vont) qui suit, essayez de décrire les constituants de ce texte et fabriquez une figure semblable à la figure 1.2.1a

Au printemps de mon pays
tournent pluie et vent et neige.



Section 1.2.2

En observant le fragment de poème (Gilles Vigneault. Quand les bateaux s'en vont) qui suit, essayez de décrire les constituants de ce texte et fabriquez une figure semblable à la figure 1.2.2a

Je vais rallonger mon mât
Mets du plomb dans ta quille...



Lectures complémentaires

Fonctions du langage

CHARAUDEAU, P. << Ce que communiquer veut dire >> dans Sciences humaines, numéro 51, juin 1995, p. 20-23.

JOURNET, N. << Les linguistiques de la communication >> dans Sciences humaines, numéro 51, juin 1995, p. 18-19.

MARTINET, A. Éléments de linguistique, Paris, Armand Colin, 1967, p. 2-12.

MOUNIN, G. Clefs pour la linguistique, Paris, Seghers, 1968, p. 79-85.

Références

BRITTON, J. Language and Learning, Harmondsworth, Penguin, 1970.

BüHLER, K. Spraschtheorie : die Darstellungsfunktion der Sprache, Jena, Fischer, 1934.

HALLIDAY, M.A.K. An Introduction to Functional Grammar, London, Edward Arnold, 1985.

HALLIDAY, M.A.K. & HASAN, R. Language, context and text : aspects of language in a socio-semiotic perspective, Oxford, Oxford University Press, 1989.

JAKOBSON, R. Essais de linguistique générale, Paris, Éditions de Minuit, 1963.

MALINOWSKI, B. The problem of meaning in primitive languages, Supplement 1 in C.K. Ogden & I.A. Richards (eds), The Meaning of Meaning, International Library of Philosophy, Psychology and Scientific Method, London, Kegan Paul, 1923.

MORRIS, D. The Naked Ape, London, Jonathan Cape, 1967.