Antoine Meillet
Linguistique historique et linguistique
générale
Tome II. Paris, Klincksieck, 1952, p. 1 sq
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Remarques
sur la théorie de la phrase
1
Beaucoup d'animaux émettent des sons variés, et en vue de fins variées. Les chats miaulent de façons très différentes suivant qu'ils appellent, qu'ils se plaignent, qu'ils manifestent de la colère, du désir, etc.; j'ai même eu une chatte qui miaulait d'une façon toute particulière pour appeler son petit lorsqu'elle lui apportait une souris avec laquelle il pourrait jouer; on arrive à interpréter avec précision les miaulements d'un chat que l'on connaît. Mais, quelles qu'en soient la précision et la variété, ces types de miaulements n'expriment jamais qu'un désir ou un appel. Ils paraissent ne jamais servir à communiquer un fait.
Le langage humain--qui utilise un nombre de sons nettement différenciés les uns des autres beaucoup plus grand que n'importe quel langage animal--se distingue des langages animaux par un trait essentiel: les groupements phonétiques qu'il emploie ne servent pas directement à communiquer un état affectif ou un appel; là où ils servent à cet usage--et c'est très fréquent--, ils le font en utilisant des mots. A chaque notion est attaché un ensemble phonique, appelé mot, donnant corps à cette notion dans la pensée du sujet et qui éveille la même notion ou une notion semblable chez son interlocuteur. Si grand donc que soit dans le langage humain le rôle des éléments affectifs et des éléments actifs, l'essentiel y est l'élément intellectuel, et c'est à l'aide d'éléments intellectuels que s'expriment les sentiments, les appels, les commandements.
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1. Journal de Psychologie, 1921, p. 609 sq.
2 LINGUISTIQUE HISTORIQUE ET LINGUISTIQUE GÉNÉRALE
Du fait que chacune des notions clairement isolées par l'esprit a son signe linguistique propre (les autres n'existent qu'à l'état diffus), il résulte la possibilité de combiner ces signes, et ces combinaisons permettent une diversité très grande de l'expression. Par là, l'effet utile de ces signes, bien plus nombreux déjà que ne le sont les types divers de tout langage animal, est multiplié dans une proportion pratiquement illimitée.
Ce n'est pas à dire que la phrase comporte nécessairement deux termes.
Sous l'influence de la logique formelle qui, jusqu'au début du XIXe siècle, a dominé toutes les théories grammaticales, par suite aussi de l'habitude de fonder les théories linguistiques sur des formes de la langue écrite, on s'est longtemps imaginé que toute phrase comporte naturellement un << sujet >> et un << prédicat >>. La phrase à terme unique apparaissait dès lors comme incomplète: dans une phrase composée du prédicat seul, il y aurait << ellipse >> du sujet.
Pour qu'il y ait phrase, il faut et il suffit que quelque chose soit énoncé; ce peut être un fait particulier ou une vérité générale que l'on indique, un sentiment qu'on exprime, un ordre qu'on formule. On peut convenir d'appeler << prédicat >> ce qui est ainsi énoncé. Mais il faut retenir que la phrase ainsi définie diffère des << propositions >> de la logique formelle, et, par suite, le terme de << prédicat >> n'est pas ambigu.
Les conditions où se trouvent les interlocuteurs suffisent souvent à indiquer à quoi s'applique le << prédicat >>. La phrase à terme unique est chose normale, et c'est sans doute de là qu'est parti le langage. Les linguistes qui ont réfléchi sur la théorie de la phrase s'en sont aperçus dès longtemps. Le fait a été mis en grande évidence dans les derniers temps, surtout dans une série de quatre articles brefs, mais fondamentaux, du grand linguiste H. Schuchardt, intitulés Sprachurspl ung et qui ont paru dans les Sit~l~ngsberich~e de l'Académie de Berlin, 1919 et l920. D'un linguiste qui a rendu de grands services à la linguistique générale, Wegener, il a paru un article posthume (dans les Indo~ermnnische Forschungen, XXXIX, [I920], p. I et suiv.), ou la phrase à terme unique est exactement décrite et discutée .
C'est par phrases à terme unique que les enfants commencent à parler. Du huitième au treizième mois, l'enfant ne << parle >> que par mots isolés ou répétés. Pendant toute cette période, toutes les expressions linguistiques ne sont que des << mots-phrases >>, exclamations, constatations et demandes, tout à la fois , dit M. Pavlovitch (Le langage enfantin, p. 1-3).
Un trait essentiel de la phrase à terme unique, trait par lequel elle se rapproche du langage animal, c'est l'importance du ton sur lequel elle est prononcée. Soit l'expression française: le feu. La valeur en est variable suivant l'expression avec laquelle on l'émet. Dit-on: Le feu ! avec terreur, ce sera par exemple un incendie que l'on aperçoit. Dit-on: Le feu ! sur un ton de reproche ou de commandement, on indique par là à quelqu'un qui doit s'occuper d'entretenir le feu, que le bois ne brûle pas dans la cheminée ou que le feu n'a pas été allumé. Dit-on: Le feu ! sur un ton interrogateur, cela signifie qu'on demande s'il faut allumer le feu, ou si l'agitation qu'on observe est causée par un incendie.
La phrase à terme unique est normale pour appeler quelqu'un: Pierre ! maman ! etc.
Elle est courante pour donner un ordre, et surtout un ordre péremptoire dont l'exécution est tenue pour certaine par celui qui la donne, ainsi dans les commandements militaires: feu ! ~MItc! en avant ! demi-tour ! etc. On dit brutalelnent: silence ! pour imposer le silence, etc.
La phrase à terme unique est aussi commode pour indiquer une appréciation: bien ! do~i~nta~e ! fdcheu.t ! n~ille rc~rcls, etc. On répond volontiers: certes, sans doute, peut-être, etc. Des mots
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1. Cet article était à l'impression lorsque j'ai eu connaissance d'un travail pendant de A. Sechehaye sur la même question, paru dans les M~lla~gr~s. . . B, Bouvi~r, Genève, 1920,
4 LlNGUlSTlQUE HISTORIQUE ET LINGUlSTlQUE GÉNÉRALE
comme oui, non représentent le plus haut degré d'abstraction que puisse atteindre ainsi une réponse consistant en un seul mot. Ici encore, l'intonation joue un grand rôle: la valeur de oui ou de non varie beaucoup suivant l'expression qu'on donne à ces mots.
Il y a deux espèces de mots essentiellement différents: le verbe, qui sert à énoncer des procès: il mange, il vient, il repose, il verdit, il existe, etc., et le nom, qui sert à énoncer des notions: homme, roi, Pierre, chien, maison, nourriture, venue, repos, vert, tout, existence, etc.
La distinction du nom et du verbe est plus ou moins nettement marquée suivant les langues. Elle l'est aussi peu que possible dans les langues telles que le chinois et l'annamite où tous les mots sont invariables. Elle l'est le plus possible dans les langues qui ont la flexion la plus compliquée, et surtout dans les anciennes langues indo-européennes; jusqu'à l'époque moderne, les langues indo-européennes ont conservé une flexion verbale tout à fait particulière, et, là même où les mots tendent à perdre toute variabilité comme en anglais, les mots accessoires qui déterminent les mots principaux diffèrent assez fort pour que l'on sache de suite si un mot donné est nom ou verbe: I love, you love est verbe, tandis que the love, a love est nom.
Suivant que le prédicat est nom ou verbe, la phrase est nominale ou verbale, c'est-à-dire qu'elle sert à énoncer une notion ou un procès.
Le feu! silence dchcux ! sont des phrases nominales. Je viens, tu dors, il reste sont des phrases verbales. Dans les deux, il s'agit de phrases à terme unique, composées uniquement d'un << prédicat >>. On enseigne, il est vrai, que dans je viens, tu dors, il reste, les éléments je, tu il seraient des << pronoms >>, servant de sujets; mais ces éléments, je, tu, il n'ont pas d'existence autonome, ni de sens par eux-mêmes; à ceci près qu'ils peuvent être matériellement séparés des verbes proprement dits qu'on peut dire, j'en viens, tu ne dors pas, il lui reste --ce qui est un simple accident grammatical, sans portée sémantique -- ce ne sont pas plus des mots que -o, -s, -t, dans latin venio, venis, venit. En latin, ces formes venio, venis, venit s'emploient normalement sans aucun pronom qui indique la personne, de même en italien des formes comme vengo. L'impératif, qui est le type même de la phrase verbale à terme unique, est caracterisé en français par l 'absence des éléments je, tu, il: viens, dors, reste.
Que la phrase soit nominale ou verbale, il arrive souvent dans la langue parlée, bien plus souvent encore dans la langue écrite, que ce sur quoi porte le prédicat ne soit pas assez indiqué par les circonstances ou par le contexte. Alors il est utile ou nécessaire d'énoncer ce à quoi s'applique le prédicat; c'est ce que l'on nomme le << sujet >>. Le << sujet >> n'est pas un élément constant de la phrase; mais il en est un élément fréquent. Par sa nature même, le << sujet >> est nécessairement un nom. On obtient ainsi la phrase à deux termes: en russe, il y a phrase nominale dans dom nov, << la maison (est) neuve >>, phrase verbale dans Petr spit << Pierre dort >>, par exemple. Dans beaucoup de langues, la phrase nominale ne comprend aucun élément verbal, comme on le voit par l'exemple russe cité. Mais il arrive aussi --et notamment dans beaucoup de langues indo-européennes--que, pour relier le sujet et le prédicat de la phrase nominale, on ajoute un verbe << être >> qui n'a aucun sens par lui-même et qui sert seulement à la construction de la phrase, comme dans le type Petrus bonus est du latin, Pierre est bon du français.
L'énonciation du sujet donne au nom une importance nouvelle: le prédicat peut être nom ou verbe; mais le sujet ne pouvant être que nominal, on voit que le nom est plus fréquent dans la phrase que le verbe.
L'importance du nom ne se borne pas au prédicat de la phrase nominale et au sujet. Le nom fournit aussi les << compléments >> de toute sorte.
En effet c'est l'avantage de l'existence des mots propres pour chaque notion que de rendre possible une détermination de chacun des autres mots composant la phrase.
Ce n'est pas toujours assez de dire: Pierre frappe; on peut avoir besoin de savoir si Pierre frappe Paul ou s'il frappe Louis. Ce n'est pas toujours assez de dire: la maison est neuve; on peut avoir besoin de savoir si c'est la maison de Pierre ou la maison de Paul qui est neuve. Il faut pouvoir dire: j'ai habité la maison neuve ou j'ai habité la vieille maison; il est arrivé hier ou il arrivera demain, etc. Il y a ainsi des sortes diverses de noms: substantifs, adjectifs, adverbes, qui servent à déterminer soit le prédicat, soit le sujet, soit un complément du prédicat ou du sujet. Il résulte de là une possibilité illimitée de varier la valeur des mots par l'addition de compléments.
La seule distinction d'un démonstratif de l'objet proche et d'un démonstratif de l'objet éloigné suffit à doubler la valeur du mot maison: cette maison-ci et cette maison-là. Le latin avait trois démonstratifs indiquant respectivement << ce qui est près du sujet >>, << ce qui est près de la personne à qui l'on parle >>, << ce qui est éloigné >>: haec domus << cette maison >> (à moi, près de moi, etc.), ista domus << cette maison >> (à toi, près de toi, etc.), illa domus << cette maison >> (à lui, près de lui, etc.). La valeur de domus est ainsi triplée. L'addition de possessifs, comme ma maison, ta maison, sa maison, notre maison, notre maison, leur maison, ajoute un autre élément de variété. On peut ainsi varier à l'infini la valeur du mot maison avec toute sorte d'adjectifs et de compléments: la maison de Paul, la maison là-bas, la maison basse, la maison rouge, la maison de pierre, etc.
Dans un mode d'expression relativement simple, on voit par là que l'importance du verbe par rapport au nom est relativement plus grande que dans un mode d'expression compliqué.
Dans l'article cité ci-dessus, M. Schuchardt a ainsi été amené à conclure à l'antériorité du verbe sur le nom. Il est sans doute excessif de rien affirmer d'absolu à ce sujet. Il y a des notions qui ne se présentent pas normalement sous forme de procès,