John Lyons

Extraits tirés de
Linguistique générale
Introduction à la linguistique théorique

Traduction de  F. Dubois-Charlier et D. Robinson
Paris,  Larousse, 1970
.

**Les démarches pour obtenir la permission d'utiliser le passage
qui suit provenant de l'ouvrage pré-cité sont en cours.
Si les auteurs ou l'éditeur avaient une opposition à l'usage de
cette citation, nous le prions de nous le faire savoir en cliquant sur
Objection et en nous indiquant ce qu'il y a lieu de faire.
Nous produirons des commentaires en guise de remplacement.

Nous avons donc à étudier trois unités de description grammaticale: la phrase, le mot et le morphème. Entre le mot et la phrase, les grammairiens reconnaissent souvent deux autres unités: le syntagme et la proposition. La linguistique traditionnelle formulait la distinction entre syntagme et proposition à peu près de la manière suivante: tout groupe de mots qui est grammaticalement équivalent à un seul mot et qui n'a pas son propre sujet et son propre prédicat est un syntagme, au contraire, un groupe de mots qui a son propre sujet et son propre prédicat, s'il est inclus dans une phrase plus grande, est une proposition. La distinction entre syntagme et proposition n'était pas toujours très claire, ni très systématique dans l'analyse de phrases spécifiques. Théoriquement cette distinction traditionnelle revient à distinguer, à l'intérieur des phrases, les groupes de mots qui ressemblent à un mot de ceux qui ressemblent à une phrase, car la phrase elle-même, comme nous allons le voir, était définie traditionnellement en termes de sujet et prédicat. Le syntagme et la proposition de la grammaire traditionnelle sont par conséquent des unités secondaires définies en termes de leur équivalence grammaticale aux unités primaires, le mot et la phrase. Nous n'aurons pas grand-chose à dire sur les syntagmes et les propositions du point de vue de la théorie grammaticale moderne (5 . 5 . I ., 6.2. 10.).

La relation qui existe entre les cinq unités de description grammaticale, dans les langues pour lesquelles elles sont établies toutes les cinq, est une relation de composition. Si la phrase est l'unité supérieure, et si le morphème est l'unité inférieure, on peut disposer les cinq unités en une hiérarchie de rangs (phrase, proposition, syntagme, mot, morphème), en disant que les unités de rang supérieur sont composées d'unités de rang inférieur. Inversement, on peut dire que les unités de rang supérieur peuvent s'analyser (ou se décomposer) en unités de rang inferieur.

Beaucoup d'ouvrages linguistiques consacraient nombre de leurs pages à étudier laquelle des deux unités primaires traditionnelles de description grammaticale, le mot ou la phrase, doit être considérée comme fondamentale: est-ce que le grammairien identifie d'abord les mots et rend compte ensuite de la structure des phrases par les combinaisons possibles de mots, ou bien est-ce qu'il reconnaît d'abord les phrases dans son matériau et ensuite les analyse en leurs mots constituants ? Nous n'entrerons pas ici dans le détail de cette question. Pour le moment, nous supposerons que la grammaire d'une langue est neutre quant à la question de savoir si on << monte >> ou si on << descend >> l'échelle des rangs, tout comme elle est neutre quant à la distinction entre analyse et synthèse (4.3.1.).

5.1. 2. I'énoncé

L'une des raisons qui font que les linguistes ne se demandent plus si l'unité fondamentale est la phrase ou le mot est qu'ils s'aperçoivent maintenant, plus nettement que leurs prédécesseurs, que ni les mots ni les phrases, ni d'ailleurs aucune des autres unités de description linguistique, ne sont << donnés >> dans le matériau non-analysé. Quand le linguiste entreprend de décrire la grammaire d'une langue à partir d'un corpus, il part d'un concept plus primitif que celui de mot ou celui de phrase (par primitif, on entend << qui n'est pas défini à l'intérieur de la théorie >>, qui est pré-théorique). Ce concept plus primitif est celui d'énoncé. De même que l'acceptabilité est un concept plus primitif que la grammaticalité, de même énoncé  est plus primitif que mot, phrase, morphème, etc.,
....

132

5.2.4. les deux sens du terme phrase

La phrase est l'unité maximale de l'analyse grammaticale: c'est la plus grande unité que le linguiste reconnaît pour rendre compte des relations distributionnelles de sélection et d'exclusion qu'il constate dans la langue qu'il décrit. Les exemples ci-dessus, qu'on pourrait multiplier montrent que les relations distributionnelles dépassent souvent les frontiëres des segments d'énonces qu'on considérerait normalement comme des phrases distinctes. Il semble qu'il y ait là une contradiction. On peut cependant éviter cette contradiction en distinguant deux sens du mot phrase. En tant qu'unité grammaticale, la phrase  est une entité abstraite au moyen de laquelle le linguiste rend compte des relations distributionnelles qui existent à l'intérieur des énoncés. Dans ce sens du mot, les énoncés ne consistent jamais en phrases, mais en un ou plusieurs segments de discours (ou de texte écrit) qui peuvent être mis en correspondance avec les phrases générées par la grammaire. D'un autre côté, les segments eux-mêmes sont souvent appelés phrases: c'est ce que fait Bloomfield, quand il dit que << l'énoncé How are you ? It's fine day. Are you going to play tennis this afternoon ? consiste en trois phrases >~. Dans le cas des segments qui sont distributionnellement indépendants (comme les trois segments de Bloomfield), il est tentant de dire que la grammaire les génère directement sans passer par les unités grammaticales plus abstraites. Mais, comme nous l'avons vu, la correspondance entre les phrases et les segments est souvent beaucoup moins directe. Il paraîtrait préférable par conséquent de garder le terme de phrase pour l'unité abstraite (comme l'ont fait les grammairiens traditionnels, mais peut-être pas toujours explicitement, ni systématiquement). Pour en revenir à la distinction saussurienne étudiée en 1.4.7., Ies énoncés sont des échantillons de parole  produits par les locuteurs natifs à partir des phrases générées par le système des élements et des règles qui constituent la langue. Le linguiste décrit des exemples de parole en établissant la langue et en reliant à la langue les exemples de parole de la manière la plus simple. Ayant fait cette remarque, nous continuerons à nous conformer à la pratique normale des linguistes, en disant que les énoncés sont composés de phrases. Ceci est à interpréter comme nous venons de le voir.

les énoncés tout faits

Il convient peut-être de mentionner ici une autre catégorie d'énoncés, ou de parties d'énoncés, qui ressemblent à des phrases incomplètes en ce qu'ils ne correspondent pas directement à des phrases générées par la grammaire, mais qui s'en distinguent en ce que leur description n'implique pas l'application des règles établies pour rendre compte de la grande masse des énoncés plus normaux. C'est ce que Saussure a appelé les locutions toutes faites: ce sont des expressions que les locuteurs natifs apprennent globalement et qu'ils emploient dans des circonstances définies. L'exemple classique est le How do you do ? anglais qui, bien que conventionnellement suivi d'un point d'interrogation, n'est généralement pas interprété comme une question; contrairement aux vraies interrogatives commencant par How do you..., construites à l'aide des règles productives de la grammaire anglaise, on ne peut pas relier How do you do ? à des phrases comme I--very well, How does he--? He--

136

beautifully, etc. lJne autre expression toute faite en anglais est Rest in peace (qu'il repose en paix) qui, contrairement à Rest here quietly for a moment n'est pas à considérer comme un ordre OLI une suggestion faite à l'interlocuteur, mais comme une expression liée à la situation qui ne peut pas s'analyser par référence à la structure grammaticale de l'angiais contemporain (et qui ne demande aucune analyse). Le stock des proverbes qui passent de génération en génération fournit beaucoup d'exemples d'énoncés tout faits (Donner et r etenir ne vaut; Tel est pris qui croyait prendre, etc.). D'un point de vue strictement grammatical, il n'y a pas d'intérêt à considérer de tels énoncés comme des phrases, bien qu'ils soient indépendants par la distribution et qu'ils satisi'assent par conséquent à la définition de la phrase donnée ci-dessus. Leur structure interne, contrairement à celle des vraies phrases, ne relève pas de règles qui spécifient les combinaisons permises de mots. Cependant, dans une description complète de la langue7 qui réunit l'analyse phonologique et l'analyse grammaticale, ils pourraient être classés comme des phrases (non structurées du point de vue grammatical) puisqu'ils ont la même courbe d'intonation que les phrases générées par la grammaire. En dehors de cette question d'intonation, ils figureront simplement dans le dictionnaire, accompagnés de l'indication des situations dans lesquelles ils s'emploient et de leur sens.

Outre ces expressions toutes faites qui peuvent jouer le rôle d'énoncés complets et qui n'admettent ni expansion ni variation, il y a d'autres expressions qui sont non-structurées du point de vue grammatical, ou qui ne sont que partiellement structurées, mais qui peuvent cependant être combinées en phrases selon des règles productives. Exemples: A quoi bon... ?, A bas--!, Pour l'amour de--. Il n'y a pas de terme classique pour dénommer leséléments de ce type. Nous les appellerons des schémas. Les schémas, on le remarquera, peuvent être de différents rangs. A quoi bon... ? et A bas--! sont des schémas de phrases (ils appartiennent à la seule classe d'unités grammaticales qui nous intéresse ici). On peut générer un nombre infini de phrases en remplissant simplement la case vide par un membre de la classe grammaticale appropriée: A quoi bon s'inquiéter ? A quoi bonfaire tan~ de préparatifs minutieux ? A bas l'université ! A bas la sixième république ! En revanche, pour l'amour de-- est un schéma de syntagme et la grammaire doit non seulement rendre compte de la classe des éléments qui peuvent remplir la case du schéma (pour l amour de Dieu, pour l'amour de lui, pour l'amour de l'art, etc.), mais elle doit aussi classer le syntagme résultant selon sa distribution dans les phrases (Je l'ai fait pour l'amour de--etc.).

5.2.6. Ies différents types de phrases

En grammaire traditionnelle, les phrases sont classées en différents types  selon deux principes: tout d'abord elles sont classées en affirmations, interrogations, exclamations et ordres, selon leur fonction, en second lieu, elles sont classées selon leur complexité structurelle en phrases simples ou phrases complexes. Les phrases complexes  sont composées d'un certain nombre de phrases simples (qui, quand elles sont incorporées dans des phrases plus grandes, prennent alors le nom de propositions). Ainsi Je l'ai vu hier et je le verrai encore demain  est une phrase complexe. Les phrases complexes se divisent en (a) celles dont les propositions constituantes sont grammaticalement coordonnées: aucune ne dépend des autres, mais toutes sont en quelque sorte ajoutées les unes aux autres en une séquence, reliées ou non par une conjonction dite de...

137