La linguistique cartésienne
par Noam CHOMSKY  
(Paris, Éditions du Seuil, 1969, p.60 sq)

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Structure profonde et structure de surface.

Nous l'avons observé: I'étude de l'aspect créateur que comporte l'utilisation du langage se développe à partir de l'hypothèse selon laquelle les procès linguistiques et mentaux sont virtuellement identiques; le langage fournit leurs moyens premiers tant à la libre expression de la pensée et du sentiment, qu'au fonctionnement de l'imagination créatrice. La plus grande partie des recherches sur la grammaire, tout au long de cette période que nous appelons celle de la << linguistique cartésienne >>, procède de cette même hypothèse. La Grammaire  de Port-Royal, par exemple, commence l'examen de la syntaxe en observant qu'il existe << trois opérations de notre esprit: concevoir, juger, raisonner >> (p. 27) et que la troisième ne concerne pas la grammaire (elle est traitée dans la Logique de Port-Royal, publiee deux ans plus tard, en 1662). De la façon dont les concepts se combinent en jugements, la Grammaire déduit ce qu'elle estime être la forme générale de toutes les grammaires possibles; puis elle entreprend d'élaborer cette structure sousjacente universelle, en considérant << la manière naturelle en laquelle nous exprimons nos pensées >> (p. 30) ~3. La plupart des tentatives ultérieures pour développer un schéma de grammaire universelle adoptent cette même perspective.

Le Hermes  de James Harris, moins marqué par la Grammaire  de Port-Royal que la plupart des oeuvres du xviiie siècle, raisonne aussi à partir de la structure des procès mentaux pour en arriver à maternelle. Par conséquent il ne saurait y avoir de difficultés fondamentales à traduire d'une langue dans une autre. Cette affirmation devait bien sûr être violemment rejetée par les romantiques, qui pensent qu'une langue n'est pas seulement << un miroir de l'esprit >>, mais un élément constitutif des procès mentaux et un reflet de l'individualité culturelle (cf. Herder: << Le plus bel essai que l'on puisse tenter pour rendre compte de l'histoire et de la diversité des marques caractéristiques de l'entendement et du coeur humains, serait de procéder a une comparaison philosophique des langues; car chacune d'elles porte gravée l'empreinte de l'entendement et du caractère du peuple qui la parle >>, Idées pour une philosophie de l'histoire de l'humanité, 1784-1785).

63. Nous reviendrons dans quelques instants sur certaines des propositions concrètes qu'on trouve dans h Grammaire de Port-Royal.

I~ LINGUISTIQUE~ CARTÉSIENNE  [Sortes de phrases]

En général, affirme-t-il, quand un homme parle, << sa Parole ou son Discours publie quelque Énergie ou Mouvement de son ame >> (p. 223) ~4. << Les pouvoirs de l'âme >> sont de deux types généraux: la perception (qui met en cause les sens et l'intellect) et la volition (la volonté, les passions, les appétits, << tout ce qui pousse à l'Action, rationnelle [32]  ou irrationnelle >>, cf. p. 224). Il s'ensuit qu'il existe deux sortes d'actes linguistiques: << publier une Perception des Sens ou de l'Intellect >>, c'est-à-dire affirmer, et << publier des volitions >>, c'est-à-dire interroger, ordonner, prier, ou souhaiter (p. 224). Le premier type de phrases sert à << nous déclarer à autrui >>. Le second à amener autrui à nous satisfaire. Dans cette perspective, on peut analyser à nouveau les phrases de volition en termes de besoin soit << d'informer la perception >>, soit de << satisfaire la volition >> (désignant par là respectivement les modes de l'interrogation et de la requête); et la requête est analysée à son tour en termes d'impératifs ou de prières (selon que l'on s'adresse à des inférieurs ou des non-inférieurs). Dans la mesure où l'interrogation et la requête servent à << satisfaire un besoin >>, ces deux types << appellent une réponse >>, une reponse verbale ou active s'il s'agit de la requête, verbale seulement s'il s'agit de l'interrogation (p. 293 s.) ~6. Ainsi donc, c'est une certaine analyse des procès mentaux qui fournit un cadre à l'analyse des types de phrases.

Développant la distinction fondamentale entre le corps et l'esprit, la linguistique cartésienne présume, de façon caractéristique, que le

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64. La pagination renvoie aux Works, vol. I (cf. note 27).

65. Il en decoule donc que l'interrogation et la phrase indicative (qui y répond) sont étroitement liées: << si profonde en fait est cette afflnité, que dans ces deux Modes seuls, le Verbe conserve la même Forme, et ils ne sont pas autrement distingués que soit par l'Addition ou l'Absence de quelque petite particule, soit par un changement infime dans l'ordre des mots, soit, quelquefois, seulement par un changement de Ton ou d'Accent >> (p. 299). Plus precisément, dans le cas de la forme << interrogative simple >> (c~est-à-dire d'une question qui appelle simplement un oui ou un non), la réponse (sauf dans les cas d'ellipse possibles) utilise pratiquement les mêmes mots que la question. Cependant, on peut répondre à des << interrogatives indéfinies par une infinité soit d~affirmatives, soit de n~gatives Par exemple: à De gui sont ces vers? Nous pouvons répondre par Pafflrmative: Ils sont de Virgile, Ils sont d~Horace, lls sont d'Ovide, etc. ou par la négative, ll~ ne sont pas de Virgile, lls ne sont pas d'Horace, lls ne sont pas d'Ovide, etc. d'une rnanière ou de l'autre, et à l'infini >> (p. 300, note).

LA LINGUISTIQUE CARTÉSIENNE

langage a, de son côté, deux aspects. Il est possible, en particulier, d'étudier un signe linguistique du point de vue des sons qui le constituent et des caractères qui représentent ces signes, ou du point de vue de leur << signification >>, à savoir de << la manière dont les hommes s'en servent pour signifier leurs pensées >> (Grammaire générale et raisonnée, p. 5). C'est en des termes similaires que Cordemoy énonce le but qu'il s'est fixé (op. cit., Préface): << Je fais en ce discours un discernement exact de tout ce qu'elle [la Parole] tient de l'Ame, et de tout ce qu'elle emprunte du Corps. >> De même, Lamy commence son traité de rhétorique en établissant une distinction entre << I'âme des paroles >> (c'est-à-dire << ce qu'elles ont de spirituel >>, << ce qui nous est particulier >>: la capacité d'exprimer << les idées >>), et << leur corps >> (<< ce qu'elles ont de corporel >>, << ce que les oyseaux qui imitent la voix des hommes ont de commun avec nous >>, autrement dit << les sons, qui sont les signes de ses idées >>).

En bref, le langage a un aspect interne et un aspect externe. On peut étudier une phrase à partir de la façon dont elle exprime une [33] pensée ou à partir de sa forme physique, en d'autres termes, du point de vue de l'interprétation sémantique ou du point de vue de l'interprétation phonétique.

Pour user d'une terminologie récente, nous pouvons distinguer << la structure profonde >> d'une phrase de sa << structure de surface >>. La première est la structure abstraite et sousjacente qui détermine l'interprétation sémantique; la seconde est l'organisation superficielle d'unités qui détermine l'interprétation phonétique et qui renvoie à la forme physique de l'énoncé effectif, à sa forme voulue ou perçue. Or, nous pouvons formuler en ces termes une seconde conclusion fondamentale de la linguistique cartésienne: il n'est pas nécessaire que la structure profonde et la structure de surface soient identiques. L'organisation sousjacente d'une phrase, sujette à une interprétation sémantique, ne se révèle pas nécessairement dans l'agencement effectif et le tour donné aux parties qui la composent.

Cette remarque est énoncée avec une clarté toute particulière dans la Grammaire  de Port-Royal: là même où, pour la première fois, on voit la conception cartésienne développée avec une perspicacité et une subtilité admirables ~5. La forme principale de la pensée

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66. En dehors de ses origines cartésiennes, la théorie du langage de Port-Royal, avec la distinction qu'elle établit entre structure profonde et structure de sur-

La proposition

LA LINGUISTIQUE  CARTÉSIENNNE

(mais non la seule, cf. p. [41], infra) est le jugement, par lequel on affirme quelque chose à propos de quelque chose d'autre. Son expression linguistique est la proposition, dont les deux termes sont << le sujet, qui est ce dont on affirme >>, et << l'attribut, qui est ce qu'on affirme >> (p. 29). Le sujet et l'attribut peuvent être simples, comme dans la terre est ronde, ou complexes (<< composés >>), comme dans un habile magistrat est un homme utile à la République ou Dieu invisible a créé le monde visible. Bien plus, dans des cas comme ceux-ci, le sujet complexe et l'attribut complexe enferment, au moins dans notre esprit, plusieurs jugemens dont on peut faire autant de propositions: Comme, quand je dis, Dieu invisible a créé le monde uisible, il  se passe trois jugemens dans mon esprit renfermés dans cette proposition. Car je juge :1. Que Dieu est invisible. 2. Qu'il a créé le monde. 3. Que le monde est visible.  Et de ces trois propositions, la seconde est la principale et l'essentielle de la proposition.

[34] Mais la première et la troisième ne sont qu'incidentes, et ne font que partie de la principale dont la première en compose le sujet, et la seconde l'attribut (p. 6~

En d'autres termes, la structure profonde sousjacente à la proposition Dieu invisible a créé le monde visible  consiste en trois propositions abstraites, chacune exprimant un certain jugement simple, même si la forme de surface n'exprime que la structure sujet-attribut. Bien entendu, cette structure profonde n'est qu'implicite; elle n'est pas exprimée, mais seulement représentée dans l'esprit:

Or, ces propositions incidentes sont souvent dans nostre esprit, sans être exprimées par des paroles, comme dans l'exemple proposé (i. e., Dieu invisible a créé le monde visible p. 68).

Il est parfois possible d'exprimer la structure profonde de facon plus explicite, dans la forme de surface, << comme quand je réduis le mesme exemple à ces termes: Dieu QUl est invisible a créé le monde QUI est visible>> (p. 68-69). Mais la structure profonde constitue une réalité mentale sousjacente - un accompagnement mental de l'énoncé -, que la forme de surface de l'énoncé produit lui corresponde directement, point par point, ou non.

face, remonte à la grammaire scolastique et à la grammaire de la renaissance; en particulier à la théorie de l'ellipse et des << types idéaux >>, qui connut son developpement le plus important dans le Minerva  de Sanctius (1587). Pour un examen de cette question, voir Sahlin, op. cit., chap. I et p. 89 s.

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LA NATURE FORMELLE  DU LANGAGE

dans un certain ordre pour lier le son au sens, rien ne permet d'y voir une description des actes successifs d'un modèle de performance tel que MP. A vrai dire, ce serait tout à fait absurde. Ce que nous avons dit des modèles de perception s'applique aussi bien aux modèles de production. Les règles grammaticales qui engendrent les représentations phonétiques des signaux avec leurs interprétations sémantiques ne constituent pas un modèle pour la production des phrases, bien que tout modèle de production doive inclure le système des règles grammaticales. On ne saurait négliger ces simples distinctions qu'au prix d'une confusion extrême.

Dans cet essai, notre attention se portera avant tout sur la compétence et sur les grammaires qui la caractérisent, en parlant de l'interprétation sémantique et phonétique des phrases, nous faisons exclusivement référence aux représentations idéales déterminées par ce système sousjacent. La performance fournit des données à l'étude de la compétence linguistique. La compétence, telle qu'on vient de l'entendre, est un des multiples facteurs qui agissent de concert pour déterminer la performance. De façon générale, nous pouvons nous attendre à ce que l'étude d'un organisme complexe ne puisse se faire qu'en isolant des systèmes sousjacents essentiellement indépendants, tels que le système de la compétence linguistique, chacun de ces systèmes ayant sa structure intrinsèque et devant être abordé séparément.

[400~ Premiers pas vers une étude de la compétence.

En abordant l'étude de la compétence sousjacente, notons tout de suite quelques propriétés manifestes de la grammaire d'une langue humaine. En premier lieu, il est bien clair que l'ensemble des représentations phonétiques et sémantiques couplées, engendrées par la grammaire, sera infini. Dans aucune langue humaine il n'est possible de caractériser une phrase particulière comme étant, en principe ou en fait, la plus longue phrase signifiante de la langue en question. La grammaire de toute langue contient des dispositifs qui permettent de former des phrases arbitrairement complexes, munies chacunes de leur interprétation sémantique intrinsèque. Il faut bien se rendre compte qu'il ne s'agit pas là d'une simple subtilité logique. L'utili-

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LA NATURE  FORMELLE  DU LANGAGE

sation normale du langage repose d'une façon essentielle sur  cette absence de limite, sur le fait que le langage contient des dispositifs aptes à engendrer des phrases d'une complexité arbitraire. La répétition des phrases est exceptionnelle; l'innovation, accordée avec la grammaire de la langue, est la règle dans la performance ordinaire de chaque jour. L'idée selon laquelle une personne a un << répertoire verbal >>--un fond d'énoncés qu'elle produit par << habitude >> lorsque l'occasion s'y prête--est un mythe sans aucun rapport avec l'utilisation du langage telle qu'on peut l'observer. On ne saurait guère prendre plus au sérieux la conception qui voudrait que le locuteur ait un fond d ' << agencements >> [patterns]  dans lesquels il insérerait des mots ou des morphèmes. De telles façons de voir s'appliquent peut être aux salutations, à quelques clichés, etc., mais elles donnent une image complètement fausse de l'utilisation normale du langage, comme le lecteur pourra aisément s'en convaincre en observant les faits sans préjugé 8.

Pour découvrir la grammaire d'un utilisateur du langage, il nous faut d'abord nous informer sur son interprétation des phrases, sur la structure sémantique, grammaticale et phonétique qu'il leur assigne. Pour l'étude de l'anglais, par exemple, il serait important de découvrir des faits tels que ceux qui suivent.

Considérez les cadres de phrase (2) et les mots persuaded, expected  et happened:

(2) (a) John--Bill that he should leave. (b) John--~ill to leave. (c) John--to leave. (d) It is--that Bill win leave.

Le mot persuaded  peut être inséré en (a)  et en (b), mais ni en (c), ni en (d~; expected  peut être inséré en (b), (c), (~), mais pas en (a);

3. Ou bien en faisant un simple calcul du nombre de phrases et d' << agencements >> qu'il faudrait sans doute inclure dans de tels répertoires, pour qu'ils soient empiriquement adéquats. On trouvera quelques commentaires à ce propos dans G. A. Miller, E. Galanter et K. H. Pribram, Plans and the Structure oSBehavior (Holt, Rinehart and Winston, 1960), p. 145 et s; G. A. Miller et N. Chomsky, << Finitary models of language users >>, dans R. D. Luce, R. Bush, et E. Galanter, Handbook of Mathema~fcal Psychology, vol. II, John Wiley, New York, 1963, p. 430.