Tiré ;de Langue française, vision systémique            

Application à; la langue française de la théorie

de M.A.K. Halliday  et de R. Hasan

par Gilles Lemire  

pitre 6


Chapitre 7


Texte et texture : cohérence et cohésion

7    Texte et texture

La conjugaison de l'information livrée par le texte, par le contexte de la situation et par celui de la culture favorise la saisie globale de la structure sémantique du texte. L'analyseur de cette structure textuelle cherche à expliciter la configuration de significations à partir des traits propres au champ, au rôle et au mode. Mais ces mêmes ressources peuvent apporter encore plus de renseignements si le travail de l'analyste va jusqu'à scruter les replis du texte dans la perspective de son organisation lexico-grammaticale[1].

La chaîne de mots, de groupes et de propositions, dont les interrelations tissent le texte, assurent la cohérence textuelle au point d'y voir s'en dégager des réseaux de relations organiques; ceux-ci donnent au texte de la cohésion par le biais de dispositifs qui laissent des marques portée par les mots et les morphèmes. La continuité d'un texte est inscrite dans sa structure[2] comme cela se produit quand on raconte une histoire : il est habituellement facile d'en reconnaître le commencement, le milieu et la fin. Les relations sémantiques entre les parties du texte rattachées à ces trois segments de l'histoire sont de nature à développer la cohérence du discours à moins qu'il n'y ait des ruptures de sens qui en fassent perdre le fil. Toutefois toute partie d'un texte a une texture même si sa structure est incomplète ou déficiente.

Comment peut-on faire ressortir le fait qu'un texte soit dit cohérent et qu'un autre soit rangé parmi les textes qui ne le sont pas ou qui manquent de cohérence? Si le degré de cohérence varie, est-ce qu'il y a des modèles du langage qui sont en corrélation avec cette variation[3]? L'intérêt de cette démarche repose principalement sur le besoin de clarifier les rapports qu'il y a entre les modèles sémantiques et ceux de la lexico-grammaire lors de la création de la texture -- la texture, c'est comme les fibres du texte, c'est ce qui supporte la cohérence. Le concept de lien ressort dès les premiers essais d'explication. Ce terme implique une relation : il n'y a de lien qu'entre deux membres et ces derniers ne peuvent figurer à moins qu'il n'y ait une relation. En voici l'illustration.

Si le texte est considéré comme un espace continu dans lequel des messages spécifiques se succèdent, chacun de ceux-ci sont figurés comme ayant les deux membres A et B liés dans la relation. La nature du lien est sémantique. L'enchaînement de ces liens, au fur et à mesure que le texte se construit, constitue la base de la cohésion qui s'établit en même temps que la suite des messages du texte. Les relations sémantiques qui s'établissent entre les deux membres impliqués dans chaque message sont de différentes natures. Les liens se créent entre les membres de la relation et servent à la production de chaque message spécifique; ils sont réalisés par l'exploitation d'une gamme de procédés ou de dispositifs

[4].

La cohésion est structurale lorsqu'elle caractérise l'aménagement de la structure sémantique : l'organisation de l'information -- connu, nouveau --, la présentation du message -- thème, rhème --, et le parallélisme qui donne un mouvement au texte relèvent de cette classe. La cohésion est dite non-structurale lorsqu'elle se retrouve dans la structure lexico-grammaticale qui supporte l'information ou le message par des ensembles de dispositifs. Ceux-ci sont nombreux et ils sont regroupés selon que la cohésion est dite lexicale ou grammaticale (Tableau 7b). Dans le cadre de ce chapitre, nous ne retiendrons que quelques-uns de ces disposifs, ils sont marqués d'un astérisque. Pour les besoins de l'enseignement de la grammaire des accords, nous avons ajouté des dispositifs associés aux relations organiques -- ils sont marqués de deux astérisques -- ils servent à fabriquer la cohésion grammaticale du texte. Ces dispositifs s'intègrent dans la classe des relations entre constituants et laissent des marques servant à construire des configurations de significations rattachées à des traits spécifiques portées par des mots -- unité de rang 4, figure 3.1.1a -- ou des morphèmes -- unité de rang 5 --. Ceux-ci touchent les membres liés par des relations en rapport avec les accords intergroupes et intragoupes et avec la succession des emplois des modes et des temps du verbe.

Afin d'entreprendre l'étude de la cohérence et de la cohésion textuelle, il importe d'expliquer certains concepts qui facilitent cette analyse, entre autres, ceux de la co-référence, de la co-classification et de la co-extension. Puis après avoir présenté certaines dimensions de la cohésion structurale par l'analyse d'un texte dont nous avons fait ressortir le parallélisme des constituants et le développement du message par l'aménagement thématique, nous aborderons l'analyse de la cohésion textuelle par l'observation des dispositifs marquant les relations organiques.

7.1 Liens et types de relations entre constituants

Les constituants créent et recréent des relations entre eux et établissent de cette façon des réseaux de liens de natures diverses. Les relations sémantiques lient deux à deux les messages spécifiques d'un texte et sont à la base de sa cohésion. Trois de ces relations occupent une place centrale dans le développement de la signification du texte; ce sont les relations de co-relation, de co-classification et de co-extension.


7.1.1 Relation sémantique : lien de co-référence

Ces messages sont parfois mis en relation en raison de la référence qui les rattache à la même réalité. C'est le cas du mot noyer et du pronom il qui le remplace dans ce texte de quelques lignes.

J'avais un minuscule noyer.
Il ne pourrait rien porter

Si ce n'est de la muscade d'argent

Et une poire d'or.

La référence symbolisée par l'image mentale du minuscule noyer  que nous pouvons reproduire renvoie à la réalité qui est exprimée par le nom noyer et auquel co-réfère précisément le pronom Il. Nom et pronom référant à la même chose : il s'agit en fait d'une relation de co-référence qui assure au texte de la continuité. Le modèle lexico-grammatical exploité pour la mise en mots de cette relation sémantique est celui qui est propre aux dispositifs de la référence, la pronominalisation.

7.1.2 Co-classification

Une autre relation sémantique exploitée pour donner de la cohésion au texte consiste dans cette organisation logique des éléments de la situation marqués par des rapports d'identité sans les transférer cependant aux deux membres du message. Chaque membre qui crée la relation sémantique demeure une chose ayant une existence distincte, mais les deux choses en relation sont nommés par un nom qui leur est commun. Dans la phrase :

Puis-je me servir de votre plume.

Oui, mais qu'est-il advenu de la vôtre?

il est question d'un même objet en deux exemplaires qui appartiennent à la même classe de choses, mais il s'agit, en fait, de deux membres distincts de la même classe. La réalisation lexico-grammaticale confronte votre plume et la vôtre. La référence à la réalité impose l'établissement de deux relations impliquant deux choses réelles -- deux plumes -- rattachées à la même classe de choses..

L'emploi de la construction lexico-grammaticale la vôtre entraîne l'ellipse du nom plum et provoque la substitution du groupe nominal ayant un nom comme mot de tête par un groupe nominal ayant plutôt un pronom. Comme il s'agit d'une chose qui appartient à la même classe que celle dont il a été question dans le premier membre du texte et que, de cette façon, le membre A et le membre B appartiennent à la même classe de choses, la relation sémantique est appelée relation de co-classification. L'ellipse et la substitution par la pronominalisation conduisent à la mise en évidence de modèles lexico-grammaticaux fréquents dans cette relation.

7.1.3 Troisième relation sémantique : la co-extension

La co-extension est une troisième relation sémantique : elle lie les deux membres de la relation en raison du contenu des mots et de leur appartenance au même champ sémantique. Dans le texte cité en 7.1.1, la muscade d'argent et la poire d'or établissent cette relation sémantique de co-extension. Après avoir exploité un premier élément appartenant au champ des métaux : l'argent, le poète fait appel à un autre métal, l'or, élargissant ainsi le champ de significations auxquelles on a recours.


7.2 Cohésion structurale : parallélisme et structure thématique

La cohésion structurale se manifeste par le parallélisme, par l'organisation thème-rhème ou encore par celle de l'information selon qu'elle est considérée comme connue ou nouvelle. Ces trois aspects à partir desquels il est possible d'analyser la cohésion d'un texte se combinent et cohabitent dans la même structure discursive. En prenant un fragment du poème Quand les bateaux s'en vont[5] il est intéressant de faire ressortir ces trois manières d'organiser les constituants sémantiques du texte.

Par le parallélisme de sa construction, un texte s'affiche avec l'organisation de ses constituants qui entraîne la répétition de propositions ou de groupes, soit avec les mêmes éléments lexicaux, soit avec le même paradigme qui supporte la nature et la suite des groupes.

Cohésion structurale : parallélisme 7.2a


Parrallélisme


L

LP : Pr

LP : G

P

1 Quand les bateaux s'en vont










2 Quand les bateaux s'en vont

X




3 je suis toujours au quai

X

X



4 mais jamais je ne pars

X

X


X

5 et jamais je ne reste

X



X

6 je ne dis plus les mots


X



7 je ne fais plus les gestes


X



8 qui hâtent les départs

X




9 ou les font retarder





10 Je ne suis plus de l'équipage mais passager





11 il faut bien plus que des bagages pour voyager





L : lexical LP : Pr : lexical et paradigme : pronominalisation

LP : G : lexique et paradigme : groupe P : paradigme



Le parallélisme peut être voisin de la répétition : le je  aux lignes 6 et 7.

Mais les deux formes de structure qui font sentir les effets rythmiques et mélodiques du parallélisme dans les structures, c'est le parallélisme dans le paradigme -- lignes 5 et 6 -- et encore plus fortement dans le paradigme et le lexique -- lignes 4 et 5, 6 et 7.

Le lexique est caractérisé également par des traits spécifiques de ce parallélisme, ils sont portés par les dispositifs de cohésion lexicale :

i) par l'antonymie -- ligne 4 : pars / ligne 5 : reste, ligne 3 : toujours / ligne 4 : jamais;

ii) par la répétition -- ligne 4 : jamais, ligne 5 : jamais;

iii) par la synonymie -- ligne 2 : s'en vont, ligne 4 : part;

iv) par la méronymie[6] -- ligne 2 : bateaux, ligne 3 : quai.

La relation sémantique thème-rhème est une autre dimension de la cohésion structurale.

Cohésion structurale : thème-rhème 7.2b

Thème

Rhème

1 Quand les bateaux s'en vont




2 Quand les bateaux

s'en vont

3 je suis toujours

au quai

4 mais jamais

je ne pars

5 et jamais

je ne reste

6 je ne dis plus

les mots

7 je ne fais plus

les gestes

8 qui hâtent

les départs

9 ou les

font retarder

10 Je ne suis plus de l'équipage

mais passager

11 il faut bien plus que des bagages

pour voyager


Le choix des thèmes pour chaque phrase donne une idée du développement du texte et de l'importance attribuée aux idées présentées en première place. Les relations sémantiques se construisent en liant ces thèmes (7.2b) et l'évolution du discours communiqué est alors descriptible à partir des intentions du scripteur. Pour ne dire que quelques mots des relations sémantiques qui ressortent de cette analyse, il est remarquable de souligner que les fragments centraux -- 4, 5, 6, 7 -- segmentés et rangés dans la colonne des thèmes portent la polarité négative (N) alors tous les Rhèmes sont de forme affirmative (A). En couplant les thèmes et les rhèmes de ce passage du poème, nous obtenons la suite de relations Thème-Rhème suivante : AA AA, NA, NA, NA, NA, NA, AA, AA, Na, AA. Cette logique, qui s'affiche en posant d'abord la négation du départ Et jamais je ne pars qui afflige le poète contraint de rester à terre, est développée dans les deuxièmes membres de la relation sémantique -- les rhèmes : quai-pars-reste, mots-gestes, hâte-retarder, passager-voyager. Suggérée par cette suite de relations Thème-Rhème, voici l'interprétation dont tout lecteur a pleine liberté : ce fils de famille de pêcheurs est retenu à terre pour écrire; il ne va en mer que pour travailler; le vrai départ est retardé; enfin il part comme passager et pour voyager.

Cette double exemplification de l'analyse des relations sémantiques impliquées dans la cohésion structurale démontre l'efficacité de cette dimension de l'analyse de la cohésion. La difficulté de la démarche repose sur le fait que l'ancrage des marques, qui permettent de segmenter la structure textuelle, n'est pas fondé sur un système d'indices spécifiques. Il en est tout autrement de l'analyse de la cohésion à partir des relations organiques. Le système des marques ou des règles impose la reconnaissance de relations qui relèvent souvent cependant davantage du code que du sens.

7.3 Dispositifs et liens de cohésion

Les dispositifs de cohésion grammaticale ont comme supports lastructure lexicale : la chaîne lexicale va de pair avec la chaîne grammaticale. La réciprocité de ces deux types de cohésion est essentielle; pour être efficace, l'une va main dans la main avec l'autre. Les relations sémantiques que ces dispositifs explicitent laissent leurs marques dans chaque portion de texte. En examinant une phrase, nous en arriverons à montrer comment figurent ces dispositifs quand ils sont en fonction. Leur ancrage est dans le texte.

Au sein du texte 7.2a, chacune des phrases comporte des constituants qui sont en relation sémantique et organique avec un ou des membres de la même phrase ou des autres phrases. La structure nominale, comprenant nom et pronom, met en place un important dispositif de cohésion grammaticale en précisant les relations de co-référence qui assurent la continuité du sens; celui-ci en lie membre à membre les constituants marqués par l'identité de ce à quoi ils font référence. Les lignes pleines servent à les repérer et le chiffre distingue chacune de ces relations de co-référence; elles sont comme le fil de la continuité qui lie les constituants du texte, ce sont des éléments de la texture. C'est ainsi que la ligne pleine qui identifie les suites 1.1, 1.2, 1,3 -- Renard, Il, lui -- et 3.1, 3.2, 3.3, 3.4 -- Ticelin, qui, Le sombre oiseau, Il -- sont des dispositifs de cohésion grammaticale de nature pronominale dont la relation est de type co-référentiel. Une autre suite, dans ce texte, est constituée de 4.1, 4.2, 4.3 -- sombre, mauvais, volé -- et elle est considérée comme un dispositif de cohésion lexicale de synonymie ou de nature méronymique; cette suite crée un lien dont la relation en est une de co-classification. La cohésion lexicale exploite encore un autre dispositif dans ces quatre phrases, il s'agit de celui d'instantiation du sous-type nommer, cette relation crée un double lien de co-référence et de co-classification car en plus de donner un nom propre à la chose référenciée, une classe lui est assignée. Pour Marie, il n'y a pas de doute, c'est une femme, mais en plus le groupe nominal d'apposition situe Marie, la femme dans la classe de la fonction fermière. Pour le corbeau, cette classe d'oiseaux, le nom propre nous est moins familier, à moins que notre connaissance des fabliaux, ces histoires d'animaux du Moyen Age ne fassent partie de notre bagage culturel. Ces chaînes de la cohésion qui sont communes à tout texte, elles sont des chaînes mettant à découvert les relations d'identité ou les relations de similarité.


7.4 Relations organiques et dispositifs de cohésion

La grammaire scolaire classique a attribué plus d'importance à la dimension de la cohésion caractérisant les chaînes d'éléments qui s'accordent, et cela souvent au détriment de la signification. Parmi ces relations organiques, nous ferons état de celles qui établissent i) des relations interphrastiques, ii) des relations interpropositionnelles, iii) des relations intergroupes, iv) des relations intermots, et même, à la limite, v) des relations intermorphèmes.

7.4.1 Dispositifs de cohésion et relations interphrastiques

Les dispositifs de cohésion rendent disponible l'information interphrastique au sujet de l'enchaînement des paragraphes, ils apportent aussi des indications touchant les relations sémantiques des phrases, entre elles, au sein du paragraphe. Nous n'aborderons pas cet aspect dans le cadre du présent ouvrage. En les prenant deux à deux pour expliquer les liens qui découlent de ces relations membres à membres, il devient facile de vérifier jusqu'à quel point le texte a été tissé de façon serrée ou lâche.

Pour donner de la perspective à cette analyse, distinguons la phrase qui débute un paragraphe de celle qui le termine et ensuite considérons les phrases de l'entre-deux.

À la première ligne, la marque -- appelée souvent marqueur de relation -- qui indique que c'est le commencement d'un conte ou d'une comptine, est l'expression consacrée : Il était une fois. En dernière ligne, le marqueur ainsi annonce la fin du texte. La particularité de l'entre-deux manifeste avec évidence que le texte se veut de nature enfantine. En effet, le Et qui commence toutes les phrases met l'accent sur l'addition d'information, celle-ci se développe ligne après ligne.

La cohésion intraphrastique est plus subtile et la variété des structures paradigmatiques est habituellement grande. Le problème auquel il faut faire face quand il s'agit d'en faire saisir la portée dans le cadre de la grammaire scolaire classique, c'est celui de la quête de la signification. Il arrive souvent que le code et le métalangage l'emportent sur les relations sémantiques identifiables. Toutefois pour l'analyseur averti, les marqueurs de relation précisent avec rigueur la nature des liens qui relient deux propositions. Nous avons présenté ces rapports de façon synthétique dans le chapitre précédent où il a été question des propositions paratactiques et hypotactiques.

Dans une autre dimension de l'analyse du texte La petite fille et l'ourson, nous allons identifier les relations organiques qui affectent les propositions, celles qui sont introduites par des conjonctions ou des locutions conjonctives, par des prépositions ou des locutions prépositives. Celles-ci introduisent le membre modificateur de la relation, l'autre membre étant la proposition qui joue le rôle de Tête.

À part le marqueur par excellence des propositions paratactiques -et dont l'usage est démesuré dans cette comptine, cela s'ajuste bien au goût des enfants, nous avons encadré six complexes de propositions ou phrases complexes. Quatre d'entre elles ont une proposition hypotactique introduite par la conjonction quand et une par la locution conjonctive chaque fois que; il n'y a qu'une préposition, pour. Il y a inversion dans tous les cas, la proposition de tête occupe la deuxième place dans la phrase. Une exception toutefois, la préposition pour introduit une relation hypotactique de construction particulière faisant appel au mode infinitif et cela, sans inversion.

La chaîne des relations entre les structures paratactiques comprend trois marqueurs de relations -Et dans tous les cas; cela donne un double mouvement à la structure textuelle marquée par le point qui ponctue chacun d'eux. Il y a ensuite celui du complexe de propositions formant les relations intraphrastiques 2; ses membres sont liées par la conjonction quand a[beta] / aa', aa"; et par les conjonctions Et, Et, et qui établissent des relations interphrastiques de type paratactique.

L'observation des relations sémantiques qui caractérisent les autres rangs, celui du groupe et celui du mot, conduit à l'étude de presque tous les cas touchés par le grammaire scolaire classique portant sur les accords.



7.4.3 Relations organiques et structures intergroupes

Certaines dispositions de la cohésion permettent de dégager des modèles paradigmatiques à partir de l'observation des groupes fonctionnels impliqués dans le fonctionnement du langage au niveau des propositions. Nous nous appuyons sur les dimensions théoriques reliées à l'analyse de la proposition comme représentation du procès auquel le cadre sémantique fait appel par le recours aux constituants nommés : i) le procès, ii) les participants et iii) les circonstances. En nous limitant aux procès matériels, nous allons observer les dispositifs de la cohésion qui contribuent, à partir de la signification, au marquage des accords intergroupes.

Les procès matériels ont des constituants du rang GROUPE,
-- l'acteur, le procès lui-même et le but -- et ce sont les constituants de cette taille qui requièrent les accords intergroupes marqués par des dispositifs de cohésion. Ces derniers constituent la manifestations des relations organiques à partir desquelles sont construits les paradigmes qui forment les patrons et les modèles porteurs de ces relations. Ainsi, les paradigmes qui sont les constructions logiques réglant les accords entre acteurs/sujets et procès suivis des buts et des adjoints, permettent de reconnaître des dispositifs de la cohésion mis en place etexploités par les structures textuelles comprenant ces deux constituants essentiels de la proposition. L'exemple de quelques éléments de la structure paradigmatique qui supporte les productions textuelles présentées en 7.4.4a demeure une démonstration de la fécondité de cet aspect. Pris en charge par les dispositiifs de la cohésion, ils sont porteurs de quelques relations organiques spécifiques. Tout d'abord le paradigme de la personne qui explicite les assises des constituants pronominaux, entres autres, par les traits distinctifs de personne -- je, tu, elle; puis le paradigme du nombre -elle, elles : marques : Ø, S --, je , nous, etc.-, et celui du genre, il/elle, eil/elles, marques qui ne sont pas insérées dans la structure paradigmatique proposée en exemple et dont la construction n'est que partielle. La grammaire scolaire classique range ces dispositifs au chapitre du verbe et à celui des accords sujet et verbe.

L'analyseur de texte pourrait tout aussi bien dégager de ses observations les accords qui marquent les relations intermots; parmi les plus importantes, figurent les marques du genre et du nombre. Elles caractérisent les liens entre les constituants du groupe nominal -- Dét., Nom -un pays, une cité -- ou Dét, Adj., Nom -- un étrange pays, une étrange cité. Les relations intermorphèmes deviennent aussi le lieu des dispositifs de la cohésion; ce sont les préfixes et les suffixes qui favorisent l'établissement de paradigmes débouchant, entre autres, sur la mise en évidence des similitudes et des différences dans les catégories de mots, comme le cas dans une série d'exemples comme aim/er, aim/ant, aim/able. Cependant il faut noter que la prise en charge de cet aspect de la cohésion textuelle est assumée par la grammaire descriptive. En français, les grammaires scolaires et tout particulièrement, Le bon usage de Grevisse pour toute personne qui oeuvre dans un domaine où l'étude ou l'usage du langage devient outil de travail en plus d'être un instrument de communication et de culture.



Exercices du chapitre 7

Section 7.1

Les relations sémantiques lient deux à deux les messages spécifiques d'un texte et elles sont à la base de sa cohésion. Les liens ainsi créés sont des liens de co-référence, de co-classification ou de co-extension.

Analysez les passages qui suivent, ils renferment l'un ou l'autre de ces liens. Soulignez les mots qui sont au coeur de la relation sémantique et faites-en la représentation figurée en vous inspirant des figures 7.1.1a, 7.1.2a et 7.1.3a.

1) Cet arbuste a des fleurs blanches, elles sont fragiles.

2) La violette pousse à l'ombre des grands arbres, cette fleur sauvage est différente de la marguerite qui se retrouve dans les champs.

3) Ce rosier est rempli de roses blanches, cet autre n'en a qu'une qui est rouge.

Sections 7.2

Les dispositifs de cohésion grammaticale ont comme support les dispositifs de cohésion lexicale. La pronominalisation et la synonymie constituent deux dispositifs qui servent à la production textuelle. Découvrez ces dispositifs dans le texte présenté ci-dessous et faites-en l'illustration en vous inspirant de la figure 7.2a.

La vigne sauvage occupe l'espace qui l'environne tout en s'agrippant aux arbres dont elle acquiert la solidité. Cette tige grimpante prend toute la place, elle enserre même le frêle bouleau qui est étouffé par la végétation trop dense.



Sections 7.3

La cohésion structurale se manifeste par la relation sémantique thème-rhème. Cette dernière met l'accent sur la manière dont la texte a été conçu, elle met en évidence les intentions du scripteur ou du locuteur en fixant pour chaque proposition ce qui vient d'abord, ce qu'il importe de savoir d'abord. Faites l'analyse de cette dimension du texte dans les quelques lignes qui suivent, elles sont tirées du poème Au printemps de Gilles Vigneault. (Quand les bateaux s'en vont. p. 25)

Au printemps de mon pays
Dont ma tête est le manège

Tournent pluie et vent et neige

Et plus rien ne m'obéit.

Section 7.4

La cohésion intraphrastique est subtile et la variété des structures paradigmatiques est étendue. En prenant les deux quatrains du poème Le bout du monde de Gilles Vigneault (Quand les bateaux s'en vont. p. 65), identifiez les relations sémantiques et organiques affectant les propositions et introduites par des conjonctions ou des locutions conjonctives en les marquant à la façon du texte de la figure 7.4a. Faites quelques commentaires touchant l'organisation du texte de ce point de vue.

Il n'y a pas de bout du monde
Et cependant nous partirons

Nous savons que la terre est ronde

Et cependant nous marcherons

Mais parce qu'il est quelque part sur terre

Un coin de verdure avec un ruisseau

Parce qu'on a vu au flanc des vaisseaux

Les coquillages du mystère

Il n'y a pas de bout du monde

Et cependant nous partirons

Nous savons que la terre est ronde

Et cependant nous marcherons



Lectures complémentaires

Relations sémantiques

AUROUX, S. << De la langue à la parole >> dans Sciences humaines, numéro 51, juin 1995, p. 26-28.

MOUNIN, G. Clefs pour la linguistique, Paris, Seghers, p. 179-189.

Références

FRIES, P. Language features, textual coherence and reading : Word, volume 37, 1986, p. 13-29.

HALLIDAY, M.A.K. An Introduction to Functional Grammar, London, Edward Arnold, 1985.

HALLIDAY, M.A.K. et HASAN, R. Cohesion in English, London, Longman, 1976.

HALLIDAY, M.A.K. et HASAN, R. Language, context and text : aspects of language in a socio-semiotic perspective, Oxford, Oxford University Press, 1989.

HASAN, R. Linguistics, language and verbal art, Oxford, Oxford University Press.

LYONS, J. Linguistique générale : Introduction à la linguistique théorique, Paris, Larousse, 1970.

VIGNEAULT, G. Quand les bateaux s'en vont, Québec, Éditions de l'Arc, 1965.



[1]. Halliday et Hasan ont écrit un ouvrage qui a marqué le développement théorique de cet aspect de l'analyse linguistique : l'élaboration d'une théorie touchant la cohérence et la cohésion dans les textes a donné la place qui revient aux relations sémantiques et aux relations organiques tissant tout texte. << Cohesion in English >>. English Language, Series 9, London, Longman, 1976.

[2]. Lire P. FRIES << Language features, textual coherence and reading >> dans Word, vol. 37, 1986, p. 13-29.

[3]. Ce sont les deux questions à partir desquelles Hasan entreprend un cheminement qui l'amène à présenter certains aspects de la théorie contenu dans ce chapitre, nous nous en tiendrons principalement à cette perspective théorique tout en y ajoutant quelques autres dimensions reliées à la grammaire des accords. Nous avons également puisé des compléments au plan théorique dans An Introduction to Functional Grammar de Halliday.

[4]. Nous employons par préférence le terme dispositif qui est synonyme de procédé. Dispositif est de la famille de disposition qui, en termes de rhétorique, signifie la manière dont on dispose les idées dans le discours.

[5]. Gilles VIGNEAULT, Quand les bateaux s'en vont.

[6]. Par méronymie, on entend le rapport étroit qui est établi entre des mots en raison de certaine dépendance, entre autres, de type cause-effet comme par exemple dans feu et fumée.