L'ÉCOLOGIE COGNITIVE, UNE
ÉCOLOGIE COMMUNICATIONNELLE
par Pierre-Léonard HARVEY, Ph.D.
Université du Québec à Montréal
et Gilles LEMIRE, Ph.D. Université
Laval
La science moderne fait son entrée au pays mystérieux
du paradoxe, y retrouvant certains partenaires, eux-mêmes paradoxaux,
par rapport aux attentes d'un passé encore récent. [...] Cette
saisie de convergence entre des discours apparemment étrangers l'un
à l'autre (ex. le Tao de la physique).[...] «cette acceptation
du caractère polyphonique
du Logos, cette ouverture inter-disciplinaire vertigineuse, tel me semble
être le signe le plus sûr de tentatives pour
approcher le «très complexe», la génération
du «radicalement nouveau» et l'appréhension scientifique
de l'événement.
Roger Tessier
Pour un paradigme écologique.
Introduction
Les temps de l'esprit
temps 1 : 1.1 Relations cognitives
et subordination des technologies 1.2 La cognition
: le processus de la vie
temps 2 : 2.1
Domination progressive des savoirs aménagés
| 2.2 L'idée de
proxémique
temps 3 : 3.1
Déstabilisation de la science classique mécaniste
3.2 Le réseau constitue un
véritable
paradigme 3.3 Création d'un
environnement virtuel ou d'une mémoire multimédia
INTRODUCTION
L'accumulation des savoirs, qu'il s'agisse des savoirs
courants[0] ou des savoirs
aménagés,[1] impose, dans
le rapport à l'information et à la communication, une
activité humaine soutenue dont les actions sont inscrites dans un
cycle de conservation et de récupération des idées
semblable à celui de l'environnement physique. C'est le mouvement
de l'esprit[2] qui entraîne le
cycle des savoirs avec le double sens que suggère le mot
esprit-l'esprit humain ou de façon métonymique une idée
qui l'habite, appelée aussi unité
d'information.[3] L'aménagement des
connaissances conduit à la modélisation des traces ou
des itinéraires suivis par les savoirs constitués de
cette information accumulée; ce sont ces parcours avoisinant des espaces
sans frontières qui sont balisés par les temps de
l'esprit[4] et qu'on conserve dans des
espaces-temps virtuels appelés mémoire.
L'ESPRIT INDIVIDUEL, LA SUBJECTIVITÉ ET
LES SOURCES DU SENS
De nombreuses innovations technologiques reliées à l'Internet
et au WWW suppriment partiellement, voire totalement, l'effet de la distance
dans les échanges entre l'individu et son environnement. Les
modalités traditionnelles d'accès à la connaissance
basées sur des lieux bien identifiés s'estompent au profit
de modes d'accès au savoir que l'on peut qualifier de
délocalisés. Les technocrates et les esprits marchands
croient qu'en s'agitant autour des infrastructures, ils vont créer
de nouvelles synergies entre les apprenants et les enseignants du système
d'éducation. Plusieurs esprits bien pensants espèrent en effet,
qu'une fois les écoles branchées et les milliers de cerveaux
reliés entre eux par des machines à communiquer ils
vont s'engager automatiquement dans une dynamique d'apprentissage
collaboratif engendrant par là-même une intelligence collective.
1.1 Relations cognitives et subordination des technologies
Nous croyons que cette attitude trop optimiste nous rend aveugles face à la complexité des facteurs mis en présence. Nous pensons à l'inverse que les infrastructures et les technologies devraient être subordonnées aux relations cognitives (l'individu négociant avec l'environnement informationnel) et aux relations qui se développent entre enseignants et élèves, dans le processus de production des connaissances. Il nous faut concevoir l'individu comme un système vivant qui cherche à contrôler et à gérer l'information qui lui vient du monde extérieur. En tant que système vivant il possède un patron d'organisation -un pattern- dont le cerveau constitue le centre, c'est-à-dire une configuration de relations qui déterminent les caractéristiques essentielles du système.
C'est le propos d'une écologie cognitive que d'étudier
le réseau de relations qui existe entre les différentes
parties du cerveau dans les actions d'apprendre à
connaître, d'apprendre à faire, d'apprendre à
être et comme nous le verrons plus loin, d'apprendre à
partager les savoirs. (Voir la section Le temps 3).
Ensuite l'esprit humain possède une structure qui est la
matérialisation de son patron d'organisation, c'est-à-dire
un ensemble de composantes physiques réelles. Le cerveau, en tant
que système vivant, exerce une activité
d'auto-organisation qui permet au pattern de se matérialiser
dans la structure de l'esprit humain.[5] C'est
le processus de l'autopoïèse qui, selon la physicienne
Andrée Mathieu, renvoie au fait que les êtres vivants sont
continuellement en train de
s'auto-produire.[6]
«L'autopoïèse est le patron d'organisation d'un réseau
dans lequel chaque composant a pour fonction de participer à la production
ou à la transformation des autres composants du réseau. En
outre, certains de ces composants forment une frontière ou
une clôture opérationnelle qui circonscrit le réseau
de transformation, tout en continuant de participer à son auto-production
et ce, en négociation permanente avec l'environnement
extérieur. C'est l'auto-production de l'individu et de l'esprit
humain.»
Vivant, cet esprit humain prend sa source dans l'individualité de
la personne. C'est le siège même des connaissances. Là
où la conscience individuelle s'anime et d'où
surgissent les idées * qui s'entrechoquent au
fil de la fabrication des messages produits par les parleurs, les locuteurs
ou les émetteurs; ces idées sont inscrites dans le temps et
l'espace. Elles amorcent leur parcours en puisant leur énergie initiale
dans le cerveau humain qui les achemine, qui les sélectionne,
assisté par des instruments de connaissances, vers des lieux divers
formant le cyberespace. Ou ces idées servent dans les situations
de communication de la vie quotidienne; ou elles contribuent au maintien
de la convivialité dans les contacts humains à l'occasion des
activités de la vie courante : elles constituent les fonds des savoirs
courants.[7] Ou encore elles servent à
l'occasion à l'édification des savoirs
aménagés.[8] Le monde des
connaissances est partagé en domaines, champs et régions.
Ainsi, une écologie cognitive s'appliquera à dresser
une carte abstraite des relations qui existent entre les différents
composants de l'esprit humain pour qu'il puisse accomplir sa mission de
traitement de l'information provenant du monde extérieur. C'est ce
que nous tentons d'illustrer en dressant la carte conceptuelle du
cycle des savoirs à la page suivante. Dans le prolongement analytique
de cette écologie cognitive, l'écologie communicationnelle
sera la «Science des relations et des interactions qui existeront entre
différentes espèces d'activités communicationnelles
survenant à l'intérieur d'un domaine fermé tel le temps
qu'un individu consacre à l'acquisition d'un savoir courant ou
aménagé, ou encore tel qu'une communauté d'apprenants
dispersés sur un territoire : commission scolaire, université,
ville, région, état, globe
terrestre.»[9] Le schéma 1 propose
trois temps d'appropriation* des
savoirs que nous allons décrire. Toutefois, le temps 3, qui rend
compte de l'idée de la co-construction de champs du monde (un
savoir aménagé) par un collectif d'apprentissage (classe
ou groupe d'étudiants) à travers l'hypermédia et les
collecticiels (outils de travail d'apprentissage collectif), se verra consacrer
un plus long développement.
Nous devons d'abord garder à l'esprit que tout savoir
prend d'abord naissance dans les structures mentales d'un individu
*. Le cerveau de chaque individu est à l'origine
de la création, de la production de signes, de symboles, d'informations
qui contribuent à son auto-régénération et à
son équilibre.
En faisant appel à la
conscience réflexive, les
arrangements de termes dont on fait usage pour expliquer les structures
langagières resurgissent; s'en dégagent les idées
reçues comme des unités à partir desquelles sont
constitués les classes et les systèmes. En mettant en
évidence les réseaux de relations qu'il convient d'établir
entre ces termes, il devient utile de les distribuer sur des cartes dites
conceptuelles.[10] C'est l'esprit individuel
qui demeure la source de toute communication interhumaine en ce qu'il
infère le sens à l'information rendue disponible, qu'elle provienne
de quelqu'émetteur que ce soit, qu'elle surgisse du soi qui habite
chaque personne.
En mettant en évidence le réseau de relations des structures
langagières, des savoirs, de la mémoire, nous montrons, ce
faisant, que le réseau autopoïètique (le patron
d'organisation de l'esprit humain) est à la fois ouvert et
fermé. Comme chaque composant est produit par les autres composants
du réseau, le cycle
entier des savoirs est clos sur le plan de l'organisation des structures
du cerveau. Toutefois, il est ouvert par rapport à
l'environnement (communautés, savoirs aménagés,
mémoire vivante), ce qui lui assure la circulation d'énergie
et de matière et surtout d'informations nécessaires au maintien
de son organisation et à la régénération
perpétuelle de ses structures (perception, sensation, mémoire,
cognition). L'esprit ne s'enferme pas dans un environnement culturel clos.
Il peut communiquer avec le passé et les générations
futures à travers ses capacités de mémoire et le langage.
«La coexistence des temps de l'esprit (passé, présent,
futur) et celle des espaces culturels s'accommodent des états de
mémoire» (Lemire, 1997).[11]
De l'oralité en passant par l'écriture jusqu'à
l'hypertextualité du cyberespace, nous ouvrons la voie à
l'intelligence distribuée à travers les formes de mémoire
qui s'enchaînent dans l'histoire et l'identité des
communautés.
Plusieurs auteurs, dont Henri Laborit (1974, p.
137)[12] , ont montré que toute
l'évolution de l'espèce humaine s'est réalisée
depuis les premiers âges à travers un processus dialectique
et circulaire intégrant l'information structure (le fonds commun d'une
communauté ou la mémoire individuelle stable) et l'information
circulante, (celle qui permet un feed-back avec l'environnement, les
autres et les différents temps de la mémoire).
Pour souligner l'existence de la stabilité et du changement, Ilya
Prigogine a inventé l'expression apparemment paradoxale de
«structures dissipatives». Les structures dissipatives
sont des systèmes capables de conserver leur identité uniquement
en restant continuellement ouverts aux flux de leur environnement. Les
structures dissipatives représentent «des îlots d'ordre
dans un océan de désordre» (Prigogine, 1996). Elles
maintiennent et accroissent leur développement en créant du
désordre (données, informations non structurées) qu'elles
dissipent dans l'environnement.
1.2 La cognition : le processus de la
vie
Le processus de la vie humaine ou le processus continu par lequel
le patron d'organisation autopoïètique se matérialise
dans une structure dissipative est un acte cognitif. Cette affirmation
d'Andrée Mathieu suppose une extension radicale de la notion de cognition
(processus de la connaissance) pour englober tout le processus de la vie,
la perception, la mémoire, la motivation, l'introspection,
l'émotion, le comportement, y compris bien sûr le comportement
communicationnel et les relations avec les autres. L'acte cognitif ou l'acte
d'apprentissage n'est pas que le simple miroir d'une banque de données
ou d'une culture figée, mais plutôt un processus actif, ancré
dans notre structure biologique et mémorielle, par lequel nous
créons notre monde d'expérience. Chaque être
possède une structure qui détermine son domaine cognitif,
c'est-à-dire «l'ensemble des interactions dans lesquelles il
pourra s'engager sans perdre son organisation autopoïètique,
c'est-à-dire son identité». C'est la conservation de cette
identité qui permet à l'individu de survivre, de garder son
autonomie, de donner un sens à l'information, un sens à sa
vie. Parallèlement, l'être humain évolue dans un
milieu qui possède sa propre structure dynamique et stable
à la fois. Ainsi, les structures mémorielles de l'individu
doivent par exemple pouvoir être «compatibles» avec celles
des mémoires organisées par la culture et les banques de
données. La compatibilité - et non pas la domination
de l'une sur l'autre - des structures est indispensable à
l'équilibre de l'environnement et à la conservation de la culture
de l'individu.
Actuellement, l'innervation du tissu social par les
télécommunications et les nouveaux médias entraîne
l'émergence d'un système technicien (Ellul, 1977), une sorte
de logosphère, c'est-à-dire une couche de messages, de banques
d'informations qui a des conséquences psychosociologiques importantes
sur les domaines cognitifs de l'être humain. L'une de ces
conséquences consiste en l'augmentation substantielle des besoins
des individus pour les activités de communication et surtout
d'intercommunication. Cependant, d'autres impacts doivent être
analysés comme par exemple celui de l'augmentation des «conserves
culturelles», ces immenses banques de savoirs aménagés
par des spécialistes de tous horizons qui menacent la liberté
d'apprendre et la créativité individuelle; elles brisent ainsi
la compatibilité individu-environnement par la surcharge et la
stabilité informationnelle exacerbée.
Avant de poursuivre notre réflexion, examinons d'abord ce processus
historique et continu de formation de la mémoire. En effet, au temps
de la préhistoire, au temps 1 du schéma 2
ci-dessous,[13]
celui de l'oralité primaire dans les sociétés
sans écriture (comme se plaît à le rappeler P. Lévy),
la tradition orale a contribué à conserver savoir-faire et
rites initiatiques par l'imitation et par la répétition.
«Rien n'est transmis qui ne soit observé, écouté,
répété, imité, agi par les sujets en personne
ou la communauté prise en
corps.»[14]
Le temps de l'oralité perdure et la mémoire vivante engrange
des savoirs de toutes espèces, qu'ils soient de la vie courante ou
qu'ils soient du monde des connaissances organisées. Ces connaissances
organisées influencent les domaines cognitifs individuels.
LE TEMPS DE L'ÉCRITURE ET DE LA MÉMOIRE
MATÉRIALISÉE
Il nous faut rappeler par ailleurs que les commencements de l'écriture
sont reliés aux besoins de se souvenir de diverses transactions
opérées tout au long des mois et des années
précédentes. Les traces laissées sur des supports
matériels ont contribué à la matérialisation
de la mémoire; de vivante, elle est devenue pierre, peau, papyrus,
tissu ou papier. Métèque, paidagogos, scribe ou moine, imprimeur,
typographe, écrivain ou écolier, voilà les artisans
de ce temps nouveau, celui de l'écriture. Puis les imprimeurs et les
photocopieurs ont multiplié à profusion l'information
conservée sur la mémoire de papier. Les livres et les documents
divers remplissent les bibliothèques. Ce temps de l'écriture
est devenu celui de l'information de masse, des sociétés savantes,
des immenses banques de données sur l'Internet.
2.1 Domination progressive des savoirs
aménagés
La domination progressive des savoirs aménagés a contribué
à supplanter le savoir courant; les traces de l'oralité et
celles d'autres formes de savoirs courants en sont venues à perdre
de leur poids. La personne ne se sent-elle pas contrainte par l'assujettissement
de son propre esprit à ceux de savoirs dits objectifs et porteurs
de vérités transcendantales : en fait des données
figées de l'environnement?
Car, lorsqu'un être humain interagit avec son environnement (échange
social ou consultation d'une banque de données), ce ne doit pas être
les stimuli ou les perturbations de cet environnement qui déterminent
l'évolution des structures du cerveau de l'être humain: c'est
plutôt l'être vivant qui doit déterminer et spécifier
les changements qui s'y produisent. Jusqu'à récemment, les
changements qui survenaient chez l'être humain n'étaient pas
le produit de stimuli environnementaux, comme si la force des mémoires
extérieures à l'individu pouvait s'exercer de façon
linéaire sur son système cognitif. C'était de
l'intérieur de sa clôture opérationnelle que l'esprit
transformait sa propre structure en agent perturbateur ou transformateur
de l'environnement. Or, la prolifération actuelle de toutes les banques
de données réseautées (connaissances mémorisées)
menace d'entraîner une dissymétrie dans cette
interdépendance réciproque entre l'homme et ses modes
d'accès aux savoirs aménagés. Des savoirs figés
qui supplanteraient la conversation, le face à face, le système
global d'expression qui traditionnellement définissent les situations
de communication.
La personne deviendrait-elle comme dépossédée des
connaissances qui se retrouvent entre autres, dans les encyclopédies
et autres documents de même espèce, qu'ils soient sur support
papier ou électronique? Comme caractéristique
mentale[15], ces supports de la mémoire
matérialisée sont fixes, immobiles, morts. La personne-lectrice
pourra-t-elle en tout temps redonner registre - champ, rôle et mode
- aux textes décontextualisés consignés dans des disques
durs ?
Sachant que dans les vastes cités industrielles structurées la rencontre face à face demande de plus en plus de coûts généralisés, (efforts et temps de déplacement par exemple): une baisse des coûts de l'interaction à distance pour l'accès à des banques de données mondialisées, et ce, à travers les télécommunications, fera-t-elle diminuer certains actes rapprochés au profit de télé-actions, ou de télé-apprentissages où le contrôle des sources de l'information est impossible à l'esprit humain? Voilà toute la pertinence d'une écologie communicationnelle qui cherche à éclairer les rapports que l'homme entretient non seulement avec les inventions de son génie, mais, aussi avec l'espace, le territoire et ses groupes d'appartenance (familial, scolaire, professionnel). C'est l'idée de proxémique, qui est l'étude de l'ensemble du comportement en tant qu'il est influencé par l'espace, le territoire, la culture, la technologie.
Toute culture d'ailleurs produit d'une même manière
caractéristique, une série de comportements structurés
qui se placent simultanément à plusieurs niveaux de conscience
différents. Il est important dès lors de spécifier et
de comprendre à quels niveaux de conscience on se réfère
lorsqu'on examine la constitution de communautés d'apprentissage sur
l'Internet. Car la communication entre ces groupes sur l'Internet est un
processus plurimédia (plusieurs canaux en interaction) et à
multiples paliers de société (domicile, téléphone
mobile, commission scolaire, gouvernement, associations à buts
éducationnels) dont les messages doivent pouvoir se renforcer et se
contrôler en permanence. Renforcement et contrôle non plus sur
un territoire géographique concret, mais dans les territoires
imaginaires d'une culture virtuelle. Culture basée non plus sur
une proxémique des espaces concrets, mais une proxémique
psycho-émotionnelle basée sur des intérêts
d'apprentissage communs[16]. Nous devons
développer de meilleurs cadres théoriques d'appréhension
de ces phénomènes car l'esprit s'y perd souvent et les humains
ont peine à s'y reconnaître. Ne serait-ce pas l'un des signes
avant-coureurs du besoin d'une écologie de l'esprit et d'une
écologie communicationnelle dont les prodromes figurent dans les
écrits de G. Bateson, de A.
Moles[17], de P. Lévy, de R.
Tessier[18] et de P. Dansereau, de H. Laborit,
de De Rosnay[19] et dans ceux de nombreux
autres visionnaires.
LE TEMPS DE L'HYPERTEXTUALITÉ ET LA
MÉMOIRE VIRTUELLE
Essentiellement, ces théoriciens nous rappellent que les individus
et les groupes engendrent des systèmes sociaux complexes, qui engendrent
à leur tour une phénoménologie interne particulière
qui implique un comportement de coordination réciproque appelé
«communication». Le domaine cognitif (l'ensemble des interactions
déterminées par la structure) croît avec la complexité
du système vivant et l'interaction avec le système social.
Il y a un couplage structural entre un système vivant et son
environnement ou entre deux systèmes vivants, chaque système
étant capable de déclencher un changement structural chez l'autre.
Puisque les êtres humains possèdent plus ou moins la même
structure, ils font émerger, par ce processus de socialisation, des
structures similaires.
Ainsi, selon Maturana, la communication n'est pas le résultat
d'une transmission d'information, qui serait le résultat d'une force
extérieure (comme la généralisation de savoirs
aménagés) s'exerçant sur le système, mais
plutôt une coordination de comportements résultant d'un
couplage structural. Aux niveaux de complexité de l'esprit humain,
le système peut non seulement se coupler avec son environnement ou
d'autres individus, mais il peut aussi se coupler avec lui-même et
faire émerger tout un monde intérieur d'expériences
(construction des représentations à travers la communication
inter et intra-personnelle). Chez l'être humain, la création
de cet univers intérieur est intimement liée au langage, à
la pensée et à la conscience subjective.
3.1 Déstabilisation de
la science classique mécaniste
Les propos qui précèdent ébranlent le châteaufort
et la stabilité de la science classique mécaniste à
quatre niveaux :
*Le matérialisme : contrairement au modèle de
l'homme-machine, qui se base sur la structure matérielle de l'être
vivant, l'autospoïèse met l'accent sur le réseau de relations
cognitives qui précède la structure dans laquelle il se
concrétise.
*Le déterminisme : les structures dissipatives font face à
des choix qui rendent l'avenir du système imprévisible, qui
transforment les certitudes en potentialités.
*Le réductionnisme : la vie d'un organisme passe par le
fonctionnement de ses composantes, mais elle n'est pas déterminée
par leur propriété.
* La causalité linéaire : les perturbations qui
déclenchent les éléments structuraux d'un système
vivant n'entretiennent pas avec eux une relation de cause à effet;
ces changements dépendent plutôt de la dynamique interne
d'adaptation du système.
L'élaboration progressive de banques de données et de
mémoires virtuelles stables, figées et fermées nous
ramène à l'univers prévisible et déterminé
de Newton. Nous devons détourner notre regard de cet univers de certitudes
et de fermeture, pour le tourner vers un univers en construction, un monde
changeant et créatif, vivant et imprévisible : des
systèmes sociaux autopoïètiques.
La théorie de Santiago (Maturana, Varela) permet de distinguer les
systèmes complexes (méta-systèmes) par le
degré d'autonomie de leurs composants. Contrairement aux organismes
ou aux machines de l'intelligence artificielle, les sociétés
humaines sont des méta-systèmes dont les composants ont un
maximum d'autonomie. Les organismes, les machines à communiquer, les
banques de données de savoirs aménagés restreignent
la créativité des individus et des groupes en leur suggérant
des patrons d'organisation fermés et des modèles stables. Certains
systèmes sociaux sont étouffés par la mise en oeuvre
de mécanismes de stabilisation forcée dans toutes les facettes
comportementales de leurs membres : ces systèmes sociaux atomisent,
aliènent et dépersonnalisent leurs membres.
En ce sens, ces systèmes sociaux ressemblent davantage à des
organismes ou des machines, ce qui représente une régression
du niveau de complexité de ces systèmes, et qui va à
l'encontre de leur épanouissement.
La société moderne n'a pas attendu les fichiers informatiques
et les banques de données pour créer des mécanismes
de régulation qui empêchent les qualités humaines de
s'auto-produire dans des interrelations riches et originales. Cependant avec
l'arrivée de ces systèmes, la menace d'un système social
programmatique des comportements humains se fait de plus en plus
concrète.
La vision scientifique des systèmes statiques a la vie dure. Il faut
dire que depuis Durkheim, la société a été
considérée comme une entité objective plus ou moins
stable dont les individus étaient seulement des membres. (Le fait
social est une chose). Malgré sa bataille épistémologique
gagnée au détriment de Gabriel Tarde, les théories
psychosociales de ce dernier (l'imitation) commencent à influencer
notre vision des systèmes sociaux et des systèmes sociaux virtuels
comme les communautés en ligne.
Le sociologue allemand Niklas Luhmann,[20]
un des principaux applicateurs de la théorie de Maturana et Varela
dans les sciences sociales, partage cette vision en affirmant que «les
systèmes sociaux utilisent la communication comme mode particulier
de reproduction autopoïètique. Leurs composants sont des
communications qui sont produites et reproduites par un réseau de
communication et qui ne peuvent exister en dehors d'un tel réseau»
(Cité par Andrée Mathieu, 1997, page
36).
3.2 Le réseau constitue un véritable paradigme
Tout système social peut-être considéré comme
une émergence de l'interactivité entre les individus doués
de langage qui le composent à travers le réseau. Or, face à
l'informatisation sociale et à la menace d'un savoir programmé
et sclérosé, il nous faut penser réseau. Le
réseau constitue un véritable paradigme actuellement et
peut aider à concevoir des systèmes hypertextes et des
mémoires virtualisées qui exploitent pleinement le caractère
dynamique de l'interactivité et de la navigation tout en personnalisant
l'accès au savoir à travers la subjectivité des
individus.
Le réseau permet d'éviter les écueils des gouvernements
totalitaires (qui cherchent à les contrôler), du management
(qui cherche à maîtriser les situations organisationnelles,
à circonscrire les groupes qui y évoluent), ou la marchandisation
de la connaissance (dans des «packages» informationnels
déposés sur un site Web). Le réseau est complexe et
par définition, imprévisible, incontrôlable.
«L'analyse des réseaux refuse de voir dans les groupes parfaitement délimités les pièces maîtresses de la construction des systèmes sociaux globaux [...] alors que ce sont les appartenances transversales des membres du réseau»[21],
qui permettent d'observer vraiment l'émergence de structures
transactionnelles et d'échanges à l'origine du changement
social.
3.3 Création d'un environnement
virtuel ou d'une mémoire multimédia
L'idée de transversalité par les réseaux s'applique
autant à l'espace des relations basées sur le territoire
géographique qu'aux espaces sociaux virtuels transfrontières,
supportés par les outils technologiques de la communication
médiatisée par ordinateur (C.M.O.), comme par exemple les
communautés virtuelles. L'approche par réseaux se caractérise
par deux prises de position théoriques qui la définissent :
1) Elle interroge l'intérêt méthodologique d'une
étude de la question des groupes et des communautés en rapport
avec une entité spatiale déterminée (l'école,
le quartier) à l'intérieur de ses attaches
réglementaires et normalisées.
2) Elle invite à concevoir les systèmes d'informations
numériques non plus comme des vitrines technologiques ou des sites
Web, mais comme des organisations et des systèmes sociaux virtuels
déspatialisés. Des communautés sans proximité
ou contiguïté et qui produisent au sens propre la signification
des informations, qui négocient les règles de leur participation
au système social plus vaste.
Le schéma ci-dessous tente d'illustrer le processus psychosociologique
par lequel la création d'un environnement virtuel ou d'une
mémoire multimédia n'est pas qu'une infrastructure construite
et arrêtée une fois pour toutes, mais bien la résultante
d'une négociation permanente entre un esprit humain et l'environnement
virtuel grâce à l'interactivité : (un espace consensuel
d'apprentissage, un médiaspace coopératif, un domaine cognitif
et social engendrant l'organisation d'environnements virtuels interactifs
plutôt que statiques).
Ainsi, la figure montre l'action d'un modèle cognitif humain
qui oriente le processus de virtualisation quand des environnements virtuels
(une encyclopédie en ligne par exemple) se substituent à leur
réalité physique (l'encyclopédie papier). L'ordinateur
fournit un environnement dans lequel nous pouvons créer des mémoires
virtuelles dynamiques. Cet environnement rend possible la conceptualisation
de modèles cognitifs qui peuvent être par la suite
conceptualisés dans des environnements virtuels évolutifs.
Les modèles mentaux s'auto-construisent face à un environnement
informatisé qui, s'il n'est pas bien contrôlé, peut aller
à l'encontre des besoins d'informations de ceux qu'ils devraient
normalement servir. Nos représentations et modèles des
encyclopédies virtuelles hypertextualisées devraient
davantage nous conduire à les créer comme des organisations
virtuelles ou des systèmes sociaux virtuels, où des
communautés d'apprentissage pourraient construire en commun les domaines
et les champs du savoir qui pourraient y figurer (apprendre à
partager). Ceci nous éloigne passablement d'une perspective
«d'expropriation des connaissances» ou de
«dépossession des savoirs aménagés»,
que la construction acharnée des actuels «sites Webs» laisse
présager. Dans cet esprit, les métaphores (schémas,
illustrations, images, faune iconique) appuyées par les théories
de l'écologie cognitive et de l'écologie communicationnelle,
seraient destinées à valider les modèles virtuels tout
en réduisant la nécessité d'avoir à les valider
contre la réalité physique d'une encyclopédie classique
ou à partir de savoirs courants ou aménagés contraignants.
L'expérimentation de la mise en place d'une encyclopédie ou
d'une mémoire virtuelle collaborative se voit ainsi transformée
en une recherche de compromis entre nos modèles mentaux et les
environnements virtuels. En effet, «la réalité
devient ce que nous négocions qu'elle devrait
être»[22], et non pas ce
qu'elle était auparavant dans les situations du monde réel,
à travers les anciens supports pris comme modèles de
références.
La création d'environnements aménagés de contenus à
travers l'appropriation coopérative des réseaux et des
environnements virtuels devient l'enjeu majeur des prochaines
années.
CONCLUSION
Les ordinateurs et les banques de données sont devenus partie
intégrante de nos organisations sociales. La «virtualisation»
de l'information et des savoirs en tant qu'elle est l'aménagement
d'un cycle de savoir virtuel correspondant aux besoins des individus et des
groupes doit devenir une préoccupation explicite des designers de
ces systèmes d'informations. L'étude de la
«virtualité» par l'écologie cognitive fournit les
outils pour comprendre le processus par lequel un individu négocie
avec un environnement virtuel à travers le processus de
l'autopoïèse. Or, nous avons vu que ce processus est largement
influencé par les réseaux qui permettent l'interactivité
entre groupes et communautés répartis dans de vastes espaces
sans qu'il y ait nécessairement proximité physique. La conception
et la gestion des réseaux hypermédias et des mémoires
virtuelles doivent s'adapter à cette nouvelle vision des cycles du
savoir en tant qu'ils sont des réseaux de relations qui existent entre
de nombreux composants des systèmes humains et sociaux afin qu'ils
puissent accomplir leur mission. Nous ne devons pas centrer uniquement
notre attention sur la structure des informations (encyclopédie ou
mémoire virtuelle) qui n'est que la concrétisation d'un
réseau de relations, mais bien sur les processus socio-psychologiques
qui mènent à leur élaboration ouverte et
collaborative. Vouloir forcer les relations entre les composants cognitifs
et les composants physiques d'une mémoire virtuelle représente
une malencontreuse erreur de jugement et une mauvaise compréhension
de la complexité des phénomènes en cause. L'écologie
communicationnelle peut nous aider à comprendre et à corriger
ces erreurs d'appréciation des systèmes vivants. La mise en
place d'ateliers transdisciplinaires où se côtoieront enseignants
et enseignés, spécialistes et généralistes,
théoriciens et gens de terrain va contribuer à la création
de lieux de transversalité et d'osmose.
«Dans la nature, les systèmes qui se maintiennent avec le temps,
n'ont pas une structure rigide, figée, mais changent de formes et
s'adaptent, tout en restant fidèles à leur mission». (Mathieu,
1997). Et selon Meg Wheatley [23], «nous
devons devenir maîtres dans l'art de créer des relations, de
favoriser la croissance et l'évolution des systèmes».
Nous devons développer nos habiletés à concevoir des
systèmes d'information où l'on peut apprendre à
connaître, apprendre à faire, apprendre à être,
apprendre à partager... Voilà le projet transdisciplinaire
du paradigme écologique appliqué aux réseaux sociaux
du cyberespace.
[0] Par
«savoir courant», il faut entendre les connaissances que les
activités quotidiennes de la personne véhiculent, soit en en
faisant le rappel ou encore en les construisant au fur et à mesure
des besoins de la communication interhumaine.
[1] Par savoir aménagé,
il faut entendre les connaissances qui après objectivation ont fait
l'objet de traitements particuliers de la part d'experts et qui ont
été intégrées dans des systèmes
spécifiques; ces derniers servent à la définition du
monde. Ils deviennent l'objet de la critique qui s'impose pour que chacun
de ces savoirs s'ajustent aux réalités mouvantes du monde
vivant.
[2] L'esprit est pris ici au sens
d'idée ou d'information, à la manière de G. Bateson
(Vers une écologie de l'esprit. I, p. 272) chez qui le transfert
d'une idée à une autre s'effectue comme une différence
qui se combine à une autre différence. La répétition
de ces transferts construit une chaîne qui transporte les informations
dont le message est structuré.
[3] G. Bateson, ibid.
[4] P. Lévy reconnaît
trois temps qui marquent le développement de la communication
interhumaine; il les nomme les temps de l'esprit. En même temps qu'il
marque l'évolution de la forme prise par le message, ils servent à
identifier les fonctions de la mémoire dans la gestion de l'information.
(Voir Gilles Lemire. «Réflexion sur la place de la personne,
les temps de l'esprit et les espaces anthropologiques», dans Actes
du colloque exploration d'Internet, recherches en éducation et rôles
des professionnels de l'enseignement. ACFAS 1997, Québec. CREFPE,
1997.)
[5] Selon la terminologie de Fritjof
Capra s'appuyant sur les travaux de Maturana, Varela et Prigogine. Voir son
livre, The Web of Life. First Anchor Books Edition, New York, 1996.
[6] S'inspirant des travaux de Maturana
et de Varela, Andrée Mathieu participait l'an dernier à un
séminaire de l'Agora sur les aspects sociaux des inforoutes.
Le présent article constitue en partie une tentative d'intégration
de ses réflexions sur les réseaux vivants et de nos travaux
sur l'appropriation de l'information par les individus et les groupes dans
les communautés virtuelles (Référence : l'Agora,
avril/mai 1997, Vol. 4, #3.
[7] Les savoirs courants accompagnent
les activités de la vie courante de l'humain et ils tirent leur valeur
de l'efficacité avec laquelle peut être transmise à l'autre
l'information utile au bon fonctionnement des gestes quotidiens; ils se perdent
par la suite dans la masse des informations disponibles sans qu'ils deviennent
objets de traitements épistémologiques particuliers. Ces
dernières contribueraient à les faire basculer dans les savoirs
aménagés et contribueraient au nivellement du sens dont ils
sont porteurs.
[8] Les savoirs aménagés
sont le fruit des démarches ontologique, épistémologique
et taxonomique des humains qui consacrent du temps à construire et
à reconstruire le monde au sein duquel ils sont plongés.
[9] Nous adoptons et aménageons
ici la définition d'Abraham Moles proposée dans son livre :
Théorie structurale de la communication et société,
Masson 1986.
[10] Les cartes conceptuelles sont
les résultats des démarches de la personne qui
réfléchit à propos de l'organisation des idées
dans un champ du monde de la connaissance; la cartographie conceptuelle
découle de ces activités d'objectivation qui mobilisent les
compétences aux plans ontologique, épistémologique et
taxonomique. Voir http://www,fse,ulaval.ca/fac/explorinter/module2/.
[11] Réflexion sur la place
de la personne et les temps de l'esprit dans la «Technopolis» et
son école cybernétique in Actes du colloque intitulé
Exploration d'Internet, recherches en éducation et rôles des
professionnels de l'enseignement.
[12] La nouvelle grille,
Robert, Laffont, 1974.
[13] Lévy, dans Les technologies
de l'intelligence, p. 95.
[14] Ibid. p. 96.
[15] Bateson fait la distinction
entre l'action cognitive de la personne et celle de l'artefact qui fonctionne
ou entre en action à la manière du cerveau humain; il attribue
à ces façons de se comporter comme l'humain l'expression
caractéristique mentale.
[16] Pierre-L. Harvey développe
largement ce point dans son livre Cyberespace et communautique
publié aux Presses de l'Université Laval en 1995.
[17] A. Moles - Théorie
structurale de la communication et société, Masson/CNET,
(1986).
[18] Pour un paradigme
écologique, Éditions Hurtubise HMH, 1989.
[19] Le Macroscope. Vers une
vision globale, Éditions du Seuil, 1975.
[20] Niklas Luhmann, Essays
on Self Reference, Columbia University Press, New York, 1990.
[21] Barry Wellman et Richard J.
Richardson, Analyse des réseaux sociaux. Principes, développements,
productions, séminaire du Césol, «Un niveau
intermédiaire, les réseaux sociaux», Paris, 1987.
[22] Murray Turroff.
«Virtuality», in Communications of the ACM, Septembre 1997,
Volume 40,, #9, p. 38 à 43.
[23] Margaret Wheatley, Margaret
Leadership and the New Science, Berrett-Koehler Publishers, San Francisco,
1994.